‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 61 sur 341 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

d'autant plus puissamment qu'elle paraît domptée, et que la douleur se dissimule comme sous un voile. Moins entraîné que convaincu et pris de sympathie pour l'homme qui a su inspirer un pareil sentiment, le lecteur adopte la conclusion de sa biographie: « L'on a vu sûrement des carrières plus heureuses, des noms plus éclatants, des destinées plus longues, des succès plus soutenus ; mais un tel dévouement pour la nation française, mais un génie si vertueux, mais un caractère si bon, un cœur si noble et si tendre, on ne le reverra plus ; ni les hommes, ni moi, nous ne le reverrons plus 1 ».

Plus de dix années s'étaient écoulées quand, revenant sur ces jours douloureux, elle ajoutait : « Je ne dois de reconnaissance véritable sur cette terre qu'à Dieu et à mon père ; tout le reste de mes jours s'est passé dans la lutte ; lui seul y a répandu sa bénédiction... Tout ce que j'ai gagné par moi-même peut disparaître ; l'identité de mon être est dans l'attachement que je garde à sa mémoire. J'ai aimé qui je n'aime plus; j'ai estimé qui je n'estime plus; le flot de la vie a tout emporté, excepté cette grande ombre qui est là sur le sommet de la montagne, et qui me montre du doigt la vie à venir - » .

Les plus proches amis de Mme de Staël ont, après sa mort, parlé de l'écrit sur Necker comme de celle de ses productions qui permettent le mieux de voir

1 Mme de Staël, Du caractère de M. Necker et de sa vie privée. Œuvres complètes, XVII, 126-127.

2 Mme de Staël, Considérations. Œuvres complètes, XIII,

clair dans son âme à elle-même '. Jean de Müller, qui en juin 1804 vint plusieurs fois à Coppet, consacra à la mémoire de Necker un discours qui se terminait dans ces termes : Si des ruines écroulées de l'Europe vient à surgir sa pierre tumulaire, on y inscrira ces mots : il a eu de bonnes intentions et a fait ce qu'il pouvait 2. Ce jugement est resté en définitive celui de la postérité sur le premier ministre de la France moderne. Jean de Müller n'a pas tenu la promesse qu'il avait faite alors d'écrire la vie politique de Necker. La raison qu'en donne Bonstetten est celle-ci, qu'après Mmc de Staël la partie de la tâche qu'elle lui réservait lui était devenuedifficile3. Elle l'entreprit plus tard elle-même dans les Considérations sur la Révolution, où elle se consacra jusqu'à la fin à la mémoire de son père.

La dernière page de la biographie de Neckerporte la date du 25 octobre 1804. A côté de cette occupation, le dévouement de sa cousine et de ses amis la soutint pendant cet été. Bonstetten, Sismondi, Matthieu de Montmorency, Benjamin Constant4, les Genevois et ceux qui arrivaient de loin, partagèrent son deuil et cherchèrent à la distraire par tous les

i Mme Necker de Saussure, Notice sur le caractère et les écrits de Mme de Staël. — Benjamin Constant, Mélanges de littérature et de politique. De Mme de Staël et de ses ouvrages, 171-172.

2 * Jean de Müller, Œuvres complètes, VIL Lettres, 131,

3 * Bonstetten, Lettres à Friderihe Brun, I, 219, 221,225.

4 * M. Isler, Lettres posthumes de Charles de Villers, 5. Benjamin Constant à Villers, 26 mai 1864.

Page 1