CHAPITRE DEUXIÈME
moyens. Un jour qu'elle visitait une imprimerie de Genève appartenant à Sismondi, celui-ci l'engagea à imprimer elle-même une feuille qui, retirée de la presse, se trouva contenir des vers à son adresse et à celle de Necker. Une grande source de distraction et d'excitation était oflérte par Schlegel. Un jour, à table, il discuta violemment avec Jean de Müller, et termina le débat en contestant l'existence historique non seulement du mythique Ossian, mais aussi d'Homère et enfin de Moïse ; sur quoi Müller déclara vouloir se servir des mêmes arguments pour prouver que Gharlemagne non plus n'avait jamais existé. Schlegel disait aussi que les Français témoignaient le plus hautement de la puissance créatrice de Dieu, car tous se ressemblaient, et cependant on en comptait trente millions d'exemplaires *.
Mme de Staël acceptait ces distractions avec reconnaissance. Le commerce des gens d'esprit resta, après comme avant, un besoin pour elle. Mais de tous ses amis, celui qui fit le plus de bien à son âme était Matthieu de Montmorency. « Cet ami incomparable arrive après-demain », écrivait-elle à Gerando, « et je ne puis vous exprimer le trouble que j'éprouve, ce sentiment de joie si étranger à mon cœur déchiré, cette douleur qui se ranime précisément parce qu'il va me faire du bien, parce qne je repousse et j'appelle ce céleste secours... Oh ! comme le cœur bouleverse la vie 2 » .
1 * Bonstetten, Lettres à Friderike Brun, I, 221, 225.
2 De Gerando, Lettres inédites et souvenirs biographiques.
La visite de Matthieu eut lieu en juillet, et dès ce moment elle était résolue à passer l'hiver en Italie. Une fois encore elle exprima le désir de voir Camille Jordan s'associer à elle. On l'attendait à Coppet pendant la visite de Matthieu de Montmorency, mais il n'y vint point ; sur quoi Mme de Staël le conjura par une lettre affectueusement empressée de ne pas rejeter trop précipitamment l'occasion, peut-être la dernière (si la guerre continentale avait lieu), de voir l'Italie. « Vous ne seriez pas seul avec moi », lui disait-elle, « puisque j'emmène mes trois enfants et leur savant instituteur l. Vous feriez un acte de charité pour une personne dont l'âme est cruellement malade, et c'est un beau motif à donner... En vérité, un grain d'enthousiasme pour l'Italie* l'amitié et le malheur, devrait vous décider ». Camille, enchaîné par ses habitudes et un peu casanier, ce semble, ne se laissa pas convaincre. « On lui voudrait plus d'entraînement », dit Sainte-Beuve, « un élan plus vif vers cette sœur de génie qui lui faisait signe tant de fois de venir 2 ». Joseph Bonaparte, devenu prince de l'Empire, instruit du dessein de Mmc de Staël, lui envoya des lettres de recommandation pour diverses personnes de Rome, une entre autres pour son oncle Fesch, où il lui disait de l'accueillir comme elle désirerait ellemême voir accueillir Joseph, s'il était à sa place.
Mme de Staël à Gerando, 18 juillet 1804 (la lettre porte la date fausse de 1806).
1 Guillaume Schlegel.
2 Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, XII, 302 : Camille Jordan.