‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 67 sur 341 · CHAPITRE DEUXIÈME l · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME l

Ce n'était pas trop dire. Alfieri, nous le savons, avait cessé de vivre ; Manzoni, né en 1784, ne publia sa première grande œuvre dramatique, Le comte de Carmagnola, qu'au sommet de la vie et de l'art ; Niccolini et Silvio Pellico étaient encore des adolescents, Leopardi un enfant, Giusti n'était pas né. Le seul qui put disputer la palme à Monti, Ugo Foscolo, publia son roman politique et werthérien, Jacopo Ortis, bien des années plus tard ; ses Sépulcres ne parurent qu'en 1807, et comme Monti, son ami d'alors, Foscolo demeurait sous l'empire de la tradition classique dominée par les modèles français1. Cette tradition resta incontestée en Italie jusqu'au .jour où l'apparition de Carrragnola, en 1819, donna le signal des hostilités contre l'ancienne école, et où, six ans à peine plus tard, le romantisme créa sur la terre classique son chef-d'œuvre accompli, les Promessi Sposi [Les Fiancés).

Quand Mme de Staël se rencontra avec Monti, le poète était âgé'de cinquante ans, et sa physionomie mobile, à en juger par le beau portrait d'Appiani, révélait la trace de plus d'une désillusion. Sa parole avait la sonorité de ses vers, qui, d'après sa propre définition de la poésie, devaient être « la musique de la pensée 2 », et qui, d'après la définition d'un autre, ressemblaient au chant de l'oiseau, « que tout

1 * Honegger, Histoire critique des influences intellectuelles françaises dans les derniers siècles, 339 et sqq. — Martinetti etTraversi, Ultime lettere di Jacopo Ortis, Saluées, 1887.

2 Mme A. Dupin, Vincenzo Monti. Revue de Paris, 1842, VII, 178.

bruit fait chanter ». Mme de Staël était si accessible à ce charme exclusif de la mélodie verbale, quelle en plaisantait elle-même comme d'une faiblesse. « Ce que j'aime là-dedans c'est l'absence de toute pensée », disait-elle souvent en riant, après qu'on avait déclamé devant elle de beaux vers ou des strophes lyriques qui ne disaient pas grand'chose; et elle avouait n'avoir jamais entendu sans émotion ce vers :

Votre nom ? — Moncassin. — Votre pays? — La France?

Seulement, dès qu'il s'agissait non point de sentiments, mais, comme chez Monti, de l'abandon du caractère, personne ne pressentait plus vite qu'elle le danger caché sous un pareil manque de convictions.

« Vous avez trop de génie, trop d'élan dans l'âme » , lui écrivait-elle, « pour rester toujours sur la terre... Ne vous laissez pas trop approcher par les relations politiques : la fraîcheur s'y flétrit et c'est sur le bord de mon lac que vous aurez tout l'enthousiasme de votre pensée... Croyez bien que c'est dans votre talent et dans les chefs-d'œuvre de ce talent que vous trouverez votre force et votre indépendance. Il me semble que l'enthousiasme pour votre talent va croissant et quelquefois mi lusingo que je ne vous serais pas inutile dans ce pays si j'y vivais ». Et après avoir visité, à Florence, la maison d'Alfieri et vu sa veuve, elle reprenait la plume pour dire à Monti : « Alfieri était bien plus admirable par son caractère que par son talent, et un tel caractère au milieu d'un

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