‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 68 sur 341 · CHAPITRE DEUXIÈME l3y · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME l3y

pays où ce don est si rare ! J'ai su par Mme d'Albany qu'il estimait hautement votre talent, mais votre vie n'a pas pu être aussi indépendante que la sienne ». « Quand aurez-vous fini vos travaux de poète lauréat? » , lui disait- elle une autre fois ; « je ne veux arriver à Milan que quand ils seront terminés ». Sa clairvoyance ne se faisait aucune illusion sur ce qui lui manquait, mais elle n'en était pas moins attirée par le charme qui était en lui. Après une quinzaine de jours au plus passés avec lui à Milan, elle lui écrivait, de Lodi cette fois : « J'ai pris une si douce habitude, caro Monti, de passer mes jours avec vous, que ce soir même il faut que je commence à vous écrire. Une habitude en quinze jours? Oui, cela se peut. Je n'ai fait que vous reconnaître, j'ai senti en vous ma propre nature ; vous étiez un ami qui m' attendait ; certainement vous n'étiez pas une nouvelle connaissance. J'ai sur vous tous les droits du temps ; n'y a-t-il pas bien des années que nos pensées sont les mêmes? Et dans les disputes les plus vives ne finissions-nous pas toujours par nous entendre mieux que la veille ? J'ai répété vingt fois aujourd'hui ahi vista, ahi conoscenza. Les sons de votre voix sont tous dans mon cœur et l'italien s'est ennobli pour moi de toutes les impressions que vous m'avez faites. Quand je suis entrée en Italie je croyais voir des poignards sous tous ces grands manteaux : à présent je me confie à ces visages, à ces accents qui dans un immense éloignement sont néanmoins un peu du même pays que vous. Envoyez-moi le sonnet Quando Gesù, je veux essayer de le mettre en vers français.

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Caro Monti, adieu pour ce soir, je finirai demain cette lettre à Plaisance : ayez soin de votre santé, songez à la* profonde amitié qui nous unit pour toujours si vous le voulez, si vous soignez une affection que votre charme a fait naître si facilement et que vos qualités doivent conserver à jamais ». De Plaisance, elle ajoutait le lendemain : « Je suis assez souffrante : la vie est redevenue pour moi ce qu'elle était, un souvenir i ».

A Milan, quelle aimait, elle connut encore le célèbre médecin Moscati, le géologue Breyslak, les écrivains Benincasa et Bossi, plus tard le cardinal Caprara et les époux Gicognara. Le mari était auteur d'une histoire de la sculpture ; sa femme, la belle et distinguée Maximilienne, divorcée d'avec le comte Rotari, nous a conservé sur le séjour de Mme de Staël à Milan une anecdote qui fut répétée à Talleyrand pendant le séjour qu'il fit à Milan à l'occasion des fêtes du couronnement, en 1805, et qu'il contait en la modifiant un peu 2. Monti venait de traduire le satirique romain Perse et avait offert un exemplaire de sa traduction à l'auteur de Delphine, qui lui remit en échange un volume des œuvres de Necker. Le poète l'ayant quittée pour se rendre chez les Gicognara, déposa le livre chez eux en disant qu'il le prendrait à sa prochaine visite. A peine était-il parti que Mme de Staël arriva en voiture, ayant également à la main un livre qu'elle avait feuilleté pendant la

1 hellere ïnedile, etc., 258. Lettre de Mme de Staël, Lodi, janvier 1805.

* Greville, Memoirs, édités par Reeve, II, 187.

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