CHAPITRE DEUXIÈME
course. C'était Perse, et, comme Monti, elle pria qu'on voulût bien le lui garder jusqu'au jour où elle repasserait. Longtemps après, la maîtresse de la maison montrait les deux volumes, qui témoignaient de la distraction de ses amis f.
Fendant toute la durée de son voyage en Italie, Mmo de Staël entretint avec Monti une correspondance si active, qu'elle tient presque lieu d'un journal. Sa première lettre, datée de Parme, lui conte comment le débordement du Taro la retint vingtquatre heures dans le petit endroit de San Donnino, où s'offrit aussitôt à ses yeux un tableau typique de la vie populaire italienne. Plusieurs cochers avaient été mordus par un chien enragé, et même accident était arrivé au patron de son auberge. Or, au lieu de tenter des remèdes, tous s'étaient fait bénir par un prêtre, auquel on amena dans le même but tous les chevaux de l'endroit, car c'était le jour de saint Antoine. « Ah ! Monti », ajoute Mme de Staël, qui n'est pas encore bien au fait de la vie méridionale, « un peuple se relève-t-il jamais de tout cela? » . A Parme, le gouverneur français, le général Moreau de Saint- Rémy, lui rendit visite et l'accompagna à l'Opéra. Chez le typographe Bodoni on lui parla de Monti comme du premier poète de l'Italie, auquel on décerna l'épithète de sulfureo, mot qu'elle lui répéta, en ajoutant qu'il semblait véritablement posséder toutes les qualités du feu. En souvenir de sa visite, Bodoni lui donna les sonnets de Alinzoni et la compo-
1 César Gantù, Vincenzo Monti e Vetà che fu sua, 102-
sition satirique du poète lombard Parini, mort en 1799, intitulée Le Jour (Il Giorno). Une édition célèbre de YAminte du Tasse, parue en 1789, était accompagnée d'une chaude dédicace de Monti à la marquise Malaspina. « Faites donc une tragédie et mettez une note pour moi » , écrivait-elle à celui-ci, « ou plutôt aimez-moi assez pour qu'il vous en coûte de prononcer mon nom, et ce silence me sera bien cher ».
Parme, avec ses rues regorgeant de moines et de mendiants, lui sembla triste et misérable, tout semblable en cela à l' Infant élevé par Napoléon sur le trône d'Ëtrurie. À Bologne, le professeur-abbé Luigi Biamonti lui procura le plaisir d'une improvisation. Elle fut accueillie de tous côtés avec les plus grandes marques d'estime, et trouva encore le temps de faire une excursion jusqu'à la villa du comte Marescalchi. Puis elle se dirigea vers le but de son voyage, Rome. Un débordement du Tibre tel qu'on n'en avait pas vu depuis soixante-dix ans la retint deux jours aux portes de la ville éternelle, qu'elle franchit pour la première fois le soir du 3 février 1805 \
Sa première visite fut pour le dôme de Saint- Pierre, qui la remplit de mélancolie et d'admiration, comme tant de choses qui lui semblaient provoquer au contraste, associant en elles ce qu'il y a de plus sublime à la plus profonde misère. La contemplation de ce sol si riche en événements éveilla chez elle plus
1 heitere inédite, etc., 252, 254, 257. Lettres de Mme de Staël, 18 janvier, Bologne, 23 janvier, Rome, 5 février