‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 8 sur 341 · CHAPITRE PREMIER l · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER l

me voir, elle trouvera un logement meublé et une table bourgeoise ; nous nous verrons, nous causerons sérieusement ensemble, et elle restera aussi longtemps qu'elle le voudra. Ce que j'ai à faire ici est terminé de quart d'heure en quart d'heure; le reste de mon temps lui appartiendra. Mais voyager par un pareil temps, faire toilette, paraître à la cour et dans le monde, cela m'est impossible, absolument comme à vous en des circonstances analogues.

« Je confie tout cela à votre amicale intervention, car je ne désire rien tant que faire la connaissance de cette femme remarquable et que j'honore profondément, et je désire au même degré qu'elle se décide pour moi à ce voyage de quelques lieues. Elle aura trouvé en route une plus méchante hospitalité que celle que je lui offrirai. Arrangez cette affaire avec votre délicatesse et votre amitié habituelles, et si quelque chose d'important se passe, envoyez-moi un exprès ' » .

Le lendemain de son arrivée, Mme de Staël avait dîné à la cour, où, conformément aux traditions de cette famille princière, elle avait reçu l'accueil le plus aimable. « De vieux châteaux ou l'on s'amuse », c'est ainsi que Voltaire avait défini les résidences allemandes. Mme de Staël, de son côté, dit que Weinar « n'était pas une petite ville, mais un grand château ». Quelques mois avant son arrivée, Charles-Auguste et les siens s'étaient installés dans le nouveau palais, dont Charlotte Schiller a tracé cette

1 * Schiller et Goethe, Correspondance, II, 350, n° 925. A Schiller, Iéna, 13 décembre 1803.

l6 MADAME DE STAËL ET SON TEMPS

description bien connue : « Cette installation a été un événement qui nous intéressait tous. Les chambres sont vraiment fort belles et toutes les vieilleries ont disparu ; les meubles ont apporté de l'harmonie. La salle d'audience n'est pas encore terminée. On passe les dimanches dans la chambre aux orangers et dans celle aux peupliers. En dépit de toute la somptuosité, on se trouve à l'aise... Le premier jour où Ton dîna au Château, la duchesse, qui était de très bonne humeur, se laissa mener partout par le duc et jusque dans la cuisine ; une vieille et sale récureuse de vaisselle en sortit et, dans sa joie, embrassa le duc. Bref, ce fut une vraie fête. Les habitants donnèrent des sérénades, on dansa dans toutes les rues ; il y eut un bal pour chaque classe d'ouvriers. Mais plus beau que tout cela était le ciel ; je n'ai jamais rien vu d'aussi splendide que, ce soir-là, la lune se levant sur le long bâtiment et au-dessus des arbres du parc ! » .

Une autre plume féminine, celle de Henriette de Knebel, institutrice de la princesse Caroline, fille de Charles -Auguste, plus tard princesse héréditaire de Mecklembourg, nous rend compte de la première apparition de Mme de Staël dans ce milieu : « Très vive, parlant bien et beaucoup », écrit-elle à son frère, « extraordinairement vite, mais d'une façon claire et agréable... C'est une femme du grand monde et elle s'adresse de préférence aux gens les plus distingués

1 * Caroline de Wolzogen, Œuvres posthumes, II, 205. Charlotte Schüler à Guillaume de Wolzogen, Weimar, 4 septembre 1803.

Page 1