CHAPITRE DEUXIÈME
ciété; je me fais cependant avec les articles purement romains, mais ce qui est ennuyeux, ce sont les princes ; je me trouve beaucoup mieux des cardinaux qui, ayant un peu gouverné, ont quelques idées de plus. Au reste, quel besoin des idées des hommes a-t-on, quand les choses parlent tant? Ce serait trop s'il y avait ici le sentiment et la pensée vivante1 ».
Parmi les Romains, elle connut encore Verri, écrivain et poète, Hossi, Giuntotardi, tous amis et admirateurs de Monti et membres de l'académie romaine dite de l'Arcadie, à laquelle présidait, sous le nom de Cimante Micenio, l'abbé Godard. Cette académie, qui en 1786 avait proclamé Gœthe pasteur d'Arcadie, invita Mme de Staël à venir assister à l'une de ses séances et à réciter des vers. Elle consentit et choisit pour cette occasion sa traduction du sonnet de Minzoni sur la mort de Jésus-Christ.
Dans des lettres à Bonstetten et à Monti elle décrit la solennité. La séance fut ouverte, devant un public serré à s'écraser, par une dissertation d'un signor Nejli sur les rapports entre la poésie et la peinture. « Comme vous savez, caro Monti, que lu poésie est fille de l'imagination, il s'est un peu permis de ces idées incontestables que je n'aime guère ; il m'a adressé un compliment beaucoup plus contestable, et par conséquent assez joli ». Là-dessus, l'abbé Godard nomma Mme de Staël Arcadienne ; le prince Chigi termina une élégie à la mémoire du cardinal Gerdil, récemment décédé, par de charmants
1 * Bonstetten, Lettres à Friderike Brun. Mme de Staël à Bonstetten, Rome, 15 février 1805.
vers en l'honneur de la nouvelle académicienne: un autre la gratifia d'un sonnet en latin, et il ne restait plus qu'une chose à faire : c'est qu'elle se levât à son tour et lût sa traduction de Minzoni. Elle commença d'une voix tremblante, mais prit bientôt courage et futsaluéed'un tonnerre d'applaudissements. «Après, il nous est tombé sur la tête une pluie ardente de sonnets; des jeunes gens, tous déclamant avec une fureur croissante, nous lançaient des sonnets comme si c'eût été les foudres du Vatican ; quelle vivacité, quelle énergie perdues dans l'air ! Alborghetti a mis agréablement en vers un morceau de mon ouvrage sur la littérature et je suis revenue passer la soirée chez moi, avec les Arcadiens, le cardinal Consalvi, M. de Humboldt et un jeune M. de Souza qui est très agréable ». Le lendemain on lui fit entendre une improvisatrice, la belle Isabella Pellegrini, destinée à une mort prématurée. « Avec elle était une nuée de petits poètes tous armés de sonnets. On me présente l'un qui me dit : Sono un insetto del Parnaso. Godard lui saisit la main et dit : E un cigno, ne rispondo. Quel garant et quel dialogue !... Se resserrer, se concentrer, prendre l'essence de tout, est un talent presque inconnu, et s'il n'arrive pas quelque déluge qui engloutisse toutes les tournures communes, je ne sais pas comment on s'en tirera ! ».
« J'ai été reçue », écrivait-elle encore à Bonstetten, « avec une incroyable acclamation hier à une assemblée des Arcades, où était tout Rome, princes, car-
* heuere inédite, etc, 263-266. Lettres de Mme de Staël à Monti, Rome et Velletri, 15 et 17 février 1805.