‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 73 sur 341 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

Elle-même apporta au graveur Gmœlin des commandes de Bonstetten et introduisit chez ses amis de Rome Guillaume Schlegel et Sismondi, qui, de son pays de Toscane, était venu la rejoindre *■

A l'exception de quelques artistes et de quelques érudits tels que d'Àgincourt, auteur d'une histoire de l'art au moyen âge, cette réunion de gens remarquables, plongée dans la contemplation du monde et de l'art grecs, n'avait de sens et d'yeux que pour la Rome païenne et les souvenirs du temps classique. Le passé chrétien, et par suite le moyen âge. étroitement uni à lui, les laissaient indifférents, à moins de provoquer leur hostilité. C'était le moment des articles «impies » de Gœthe sur Winckelmann2. Ils marquent le point culminant de son antagonisme envers l'idéal chrétien, qui s'affirma avec une telle âprêté, que Benjamin Constant mentionne la chose à titre de curiosité 3. Comme alors Gœthe, une génération presque entière avait remplacé la foi religieuse par la foi esthétique, dont l'idéal de beauté, inaccessible aux influences romantiques, trouva son expression suprême dans l'évocation et la reproduction des types classiques. Guillaume de Humboldt, lui

1 Artaud de Montor, cité par Th. Iung, Lucien Bonaparte et ses Mémoires, II, 50-59. — * A. Haym, Guillaume de Humboldt. — Villari, Sismondi. Revue historique. 1877-78. — * Kotzebue, Souvenirs d'un voyage de Livonie à Home et Naples, Berlin, 1805.

2 * Frédéric Gentz, Correspondance avec Adam Müller, Stuttgart, 1857, 49.

'.Benjamin Constant, Journal intime. Revue internationale, 25 janvier 1887, 214.

aussi, était si entièrement pénétré par cette atmosphère de jouissance esthétique, que la véritable tâche de sa vie recula à F arrière-plan, et qu'il donna au culte d'un passé idéal l'expression poétique empruntée à Schiller. « Je ne sais pour ma part que deux choses terribles », écrivait-il à Goethe en 1804 : « ce serait de voir cultiver la campagne romaine et transformer Rome en une ville policée où nul ne porterait plus de couteau. S'il vient jamais un pape si ami du bon ordre, — et puissent les soixante douze cardinaux l'empêcher ! — je me hâterai de m'en aller. Ce n'est qu'à condition de conserver dans Rome une admirable anarchie, une si divine solitude, qu'il reste place pour les ombres, dont une seule a plus de prix que toute cette génération ». Des accents de ce genre se retrouvent dans Corinne , mais ils ne dominèrent jamais aux dépens de ces profondes sympathies humaines qui restent l'irrésistible attrait du talent de Mme de Staël. De toutes les œuvres d'art rassemblées à Rome autour d'elle, aucune ne l'attirait comme le bas-relief de Canova destiné au tombeau d'Alfieri, avec une épitaphe latine qu'Alfieri avait faite pour la comtesse d'Albany et pour lui, a dans laquelle il dit que, pendant vingtsix ans, il l'a aimée plus que tout autre objet sur la terre, et où il a ajouté une note si profondément sensible sur la douleur qu'il aurait eu de mourir avant elle ' » .

Par contre, la campagne romaine n'occupa Mme de

1 Leiter e inédite, etc., 465. Lettre de Mme de Staël à Monti, Rome, 15 février 1805.

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