CHAPITRE DEUXIÈME I 5 I
moins avec une rose, comme avait fait le métropolitain de Moscou, puisqu'il était encore bien plus éloigné qu'elle ne le souhaitait de la bénédiction de la croix 1.
Le plus grand tribut d'admiration qu'elle paya à Naples, ce fut de célébrer poétiquement son ciel et sa mer bleue. Toujours sous l'aiguillon d'une douleur qui, « plus féconde que toutes les joies de la terre, remue l'âme jusque dans ses fondements », naquit YEpitre sur Naples, Plus attendrie qu'apaisée par le charme enchanteur de la nature, elle y exprime le désir passionné de voir un rayon de lumière pénétrer dans l'obscurité du tombeau, et le tableau splendide et riant étalé sous ses yeux se voile dans les larmes 2.
Le 16 mars elle était rentrée à Rome, où elle reçut la nouvelle de la mort d'un ami, le marquis de Blacons, qui s'était suicidé pour dettes. Elle n'avait pas encouragé l'offre qu'il lui avait faite de l'accompagner en Italie, et se fit alors des reproches de lui avoir refusé une main secourable. 11 avait appartenu, comme' député du Dauphiné, à la jeunesse libérale de 1789, pour laquelle sa prédilection ne se démentit jamais.
Sous l'empire de ces sentiments qui, chez elle, allaient vite jusqu'au remords, les dernières semaines de son séjour à Rome s'écoulèrent sans modifier
1 Coulmann, Réminiscences, I, 97. Mme de Staël à Mgr Capecelatro, Coppet, 8 septembre 1814.
1 Mme de Staël, Œuvres complètes, XVII, 415. Epiire sur Nazies, 1805.
l52 MADAME DE STAËL ET SON TEMPS
beaucoup les impressions qu'elle avait d'abord reçues. « On y est tellement saisi par l'idée de la mort », écrivait-elle, « elle se présente sous tant de formes, aux catacombes, à la voie appienne, à la pyramide de Cestius, dans les souterrains de Saint- Pierre, à l'église des morts, qu'à peine si Ton se croit sûr d'être en vie et que toute émulation pour l'existence actuelle succombe devant le spectacle de ces milliers d'existences ensevelies. C'est une autre douce manière de se préparer à mourir : on en a sous les yeux tant d'exemples î mais délirer, agir, respirer est presque impossible au milieu de toutes les ruines des espérances et des efforts humains ; je ne m'établirai donc point à Rome. De plus, le grand intérêt qui y domine, ce sont les tableaux et les statues, et je n'ai pas une si insatiable ardeur de la figure humaine que je puisse passer ma vie à la voir. Représenter un secret de l'âme, une manière de souffrir moins ou d'être plus aimée, me touche mille fois plus que ces beaux pieds, que ces belles mains dont on parle tout le jour; et je ne trouve pas ici dans la société cette originalité qui tient lieu de tout, même de charme » .
« Je n'ai eu que quatre plaisirs vifs en Italie », écrivait-elle à Monti ; « vous entendre, voir Saint- Pierre, la mer et le Vésuve ; encore le Vésuve et vous, cela pourrait bien ne compter que pour un ' ». Une lettre à Goethe, datée aussi de Rome, parlait de
1 Lettere inédite, etc., 268, 275. Mme de Staël à Monti, lettres du 23 février et du 30 mars 1805.