‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 77 sur 341 · CHAPITRE DEUXIÈME I · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME I

pour ton esprit ailé. Laisse-moi donc te prêter l'oreille, interprète de grandes pensées, quand un discours éloquent jaillit de tes lèvres harmonieuses ' » .

Mme de Staël avait quitté Rome sans savoir encore si elle se rendrait à Milan pendant la présence de Napoléon ou seulement après le départ de celui-ci. L'affaire des millions avancés par Necker n'était toujours pas réglée ; ses amis lui conseillèrent de la terminer par l'intervention de Joseph. Mais le moment était mal choisi pour recourir à lui. Le désir qu'avaient les Italiens d'obtenir ce Bonaparte comme roi ne se réalisait pas, parce que Joseph ne voulait renoncer ni à son droit de succession en France, ni accepter les conditions auxquelles Napoléon soumettait l'investiture de la couronne d'Italie. Lucien, de son côté, était complètement brouillé avec l'Empereur, qui voulait moins que jamais reconnaître son mariage avec Mme Jouberthon. Mme de Staël manquait donc de tout point de contact avec l'entourage de Napoléon, qui avait d'ailleurs recommandé au monde officiel en Italie de la recevoir avec tous les égards. «11 a dit », écrit Mme de Staël à Joseph, «que si j'avais été arrêtée par la reine de Naples, il m'aurait réclamée et aurait fait marcher vingt mille hommes à mon secours i » .

1 * A. G. Schlegel, Œuvres complètes, édition E. Bœking. 11,21-31.

2 Mme de Staël à Joseph Bonaparte, Milan, 14 juin 1804. Lettre inédite communiquée à l'auteur.

l56 MADAME DE STAËL ET SON TEMPS

Tandis que, suivant son expression, couronnements et mameloucks occupaient les Milanais, elle se rendit à Florence auprès delà comtesse d'Albany. Gino Capponi, et après lui le duc de Broglie et beaucoup d'autres, n'ont pas trouvé chez cette grande dame allemande, veuve du prétendant Charles- Edouard, maîtresse d'Aifieri et enfin épouse du peintre Fabre de Montpellier, l'âme et l'intelligence à la hauteur de la destinée. Capponi dit d'elle qu'elle était « lourde de formes et d'esprit, assez matérielle (materialottd) », mais cultivée et raisonnable ; un peu grossière, mais non malveillante, nullement poétique ; vêtue comme une servante, elle tenait une maison comme une princesse. Alfieri ne l'aimait plus depuis plusieurs années, et il est des choses qu'elle ne comprenait pas1. « Une véritable commère », c'est là tout ce que le duc de Broglie trouvait à dire dans sa vieillesse sur la comtesse d'Albany 2. Pour l'auteur de Corinne, par contre, elle resta en 1805 comme plus tard transfigurée par le souvenir du sentiment qu'elle avait inspiré. Pendant ce séjour à Florence, Mme de Staël se plongea dans la lecture de l'autobiographie d'Aifieri, et, dans son ignorance des faits matériels, se laissa aller à l'idée que la douleur de la perte de son ami avait blanchi les cheveux de la femme qui lui avait déjà donné un successeur 3.

Dans les premiers jours du mois de juin, Mme de

1 Gino Capponi, Memorie inédite. Œuvres, V.

2 Duc de Broglie, Souvenirs, I, 347.

3 Lettere inédite, etc., 280. Mme de Staël à Monti, Bologne, 21 mai 1805.

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