CHAPITRE DEUXIÈME IDl
lettre écrite le jour même du départ de Monti. Mmede Staël, demeurée à Milan, lui dit : « Si vous m'aimez, si vous passez quelque temps avec moi à Coppet, vous aurez, je le sais, une grande influence sur ma vie... Vous êtes, mon ami, dans le plus beau moment pour votre gloire, si vous voulez à présent faire un ouvrage indépendant de toutes circonstances ; c'est à Coppet que votre esprit libre des inquiétudes extérieures sera dans toute sa force... J'ai eu hier Mme Monti à dîner : je me suis recommandée à elle pour votre voyage, j'ai dit des vers pour lui plaire ; c'était pour moi une plus grande puissance que toutes les dames de la cour... Enfin, pendant ces durs jours, j'ai vécu en votre présence comme les dévots. Cher Monti, j'éprouve une douleur cruelle de quitterles lieux où vous vivez ; il me serait moins amer de vous quitter vous-même, l'attendrissement répandrait quelque douceur sur la séparation, mais il y a quelque chose d'aride dans ces adieux à celui qui ne les reçoit pas ; c'est comme des prières aux pieds d'un tombeau où les cendres mêmes ne seraient plus. Je venais ici pour vous, et vous m'avez quittée... Ah! je dois vous le pardonner, mais innocemment vous m'avez brisé le cœur ' ».
Si çà et là, à d'autres endroits de la correspondance, les sentiments de Mme de Staël à l'égard de Monti, qu'elle appelle fraternels, parlent un langage qui n'est pas d'ordinaire celui de l'amitié, il convient d'autant plus de tenir compte des restrictions dont
1 Lettere inédite, etc., 282 et sqq. Mme de Staël à Monti, Milan, \3, 16 et 22 juin, 3, 9, 15, 17 et 19 juillet 1805.
elle les accompagne. C'est ainsi qu'elle lui écrivait un jour, à la suite d'un langage de ce genre : « Caro Monti, il faut me pardonner toutes ces folies, mon imagination est toute dans mon cœur, mon talent comme mon caractère viennent de là... Songez qu'un peu de susceptibilité est en moi une grande preuve d'affection ; je suis dans l'indifférence la personne du monde la plus facile à contenter... Je vous dis trop combien je vous aime : est-ce ainsi qu'on captive ? Vous m'avez dit une fois que vous étiez un poco furbo dans le sens italien; on m'a dit à Rome que j'avais gli occhi furùi, mais je n'ai pas dans le caractère l'ombre d'adresse. Mon âme se répand au dehors, et je ne puis cacher ce que j'éprouve ».
Elle entendait sans cesse louer le poète aux dépens de l'homme, et ce blâme indirect augmentait son désir de voir le caractère s'élever chez lui à la hauteur du génie. Elle espérait qu'un éloignement temporaire de l'Italie, des secours pécuniaires, qu'elle offrait, comme toujours, avec une générosité délicate, avant tout l'achèvement d'une grande œuvre poétique, serviraient à assurer son indépendance. A cette intention, elle lui parlait de sujets de tragédies, tels que Marie Stuart ou Eleonore de Guyenne, épouse de Louis VII de France et aimée du sultan Saladin, ou Rosamonde et Henri II Plantagenet, ou enfin le Tasse. Elle lui envoyait les Templiers de Raynouard, traduits plus tard en italien par Saffi, et qui obtenaient alors à Paris un succès extraordinaire. S'il se plaignait d'éprouver les signes avant-coureurs de la vieillesse, le découragement et la lassitude, elle lui