‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 80 sur 341 · CHAPITRE DEUXIEME l6l · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME l6l

répondait que personne comme lui ne possédait la faculté de gagner les cœurs de la jeunesse. Elle aussi, disait-elle, lui avait voué un sentiment jeune et rêvait une amitié parfaite avec lui jusqu'à la fin. Elle l'engageait sans cesse à venir à Coppet avec les siens et l'abbé de Brème, afin d'y créer, loin de la politique et du bruit, l'œuvre durable de sa vie. Monti, qui dans l'automme de 1805 s'était rendu en Allemagne avec une députation italienne pour féliciter Napoléon de ses victoires dans la guerre de la troisième coalition, repassa effectivement à son retour par Coppet, où Benjamin Constant admira ses traits doux et fiers et lui entendit réciter ses beaux vers *. Revenu en Italie, il vécut assez pour adresser à l'empereur François d'Autriche, à la suite des événements de 1815, des hommages semblables à ceux qu'il adressait jadis à Napoléon. Le meilleur succès de ses dernières années resta sa célèbre traduction d'Homère, qui lui attira, à lui qui ne savait pas le grec, ces vers railleurs d'Ugo Foscolo, depuis longtemps brouillé avec lui :

Questi è Monti, abate e cavaliero, Gran traduttor dei traduttor' d'Omero.

Le trait de grandeur que son amie et protectrice avait cru entrevoir n'existait pas ; Monti était au plus haut degré ce qu'on nomme en France « un génie verbal » . Leur correspondance se ralentit peu à peu ;

1 Benjamin Constant, Journal intime. Revue internationale, 25 février 1887, 632.

mais Mme de Staël lui resta toujours dévouée. Une dernière lettre de lui, datée de 1815, se termine par ces mots : « A matemi, che ne siete ben corrisposta \ » . Ils se revirent l'année suivante, lors du passage de Mme de Staël à Milan avec sa fille et son gendre. Monti lui donna la cantate qu'il venait de composer en l'honneur de l'archiduc Jean, // mistico omagf/io, dont elle loua le beau langage : « Les objets de ces vers doivent être fort contents », ainsi conclut, un peu ironiquement peut-être, cette dernière lettre 2. Son poète par la grâce de Dieu finit comme poète de cour. Ce n'est pas là ce qu'elle avait attendu de lui.

Le séjour à Milan fut la dernière étape du voyage de Mme de Staël en Italie. A la fin de juin 1605 elle était de retour à Goppet, qui se peupla d'amis et d'invités. En juillet elle mentionne la présence de Benjamin Constant, qui resta jusqu'en septembre, et celle de son jeune ami Hochet, qui dans l'intervalle avait traduit Machiavel. Des princes allemands, le prince de Mecklenbourg-Schwerin et le prince Frédéric de Saxe-Gotha, tous deux alliés à la cour de Weimar, arrivèrent à Genève. Le dernier était un frère du prince régnant, que Mme de Staël avait connu en Allemagne. « Est-il vrai que son frère devienne extraordinaire au delà de ce qu'il faut pour être poétique ? », demandait-elle un jour à la duchesse

1 Vincenzo Monti, Prose e poésie. Epistolario, V, 417, Milan, 9 août 1815.

2 Lettre inédite, etc., 318. Mme de Staël à Monti, Pise, 29 janvier 1816.

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