‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 81 sur 341 · CHAPITRE DEUXIÈME I · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME I

Louise au sujet de celui-ci, qui était un franc original. Bientôt après Chateaubriand arriva à Coppet avec sa femme. Lui qui rentrait rarement d'une promenade sans rapporter des fleurs, voire même quelques feuilles mortes, et qui, comme tous les grands peintres, aimait passionnément la nature, il fut séduit par la beauté de ce séjour et félicita Mmo de Staël de pouvoir y passer sa vie. Non sans dessein, peut être, il appuyait sur son antipathie déclarée peur la société parisienne, surtout pour les survivants du dix-huitième siècle. C'est ainsi que la célèbre description de la femme incrédule, dans le Génie du Christianisme : « Le jour vengeur approche ; le Temps arrive, menant la Vieillesse par lt main. Le spectre aux cheveux blancs, aux épaules voûtées, aux mains de glace, s'assied sur le seuil de son logis; elle l'aperçoit et pousse un cri... », a été interprétée par les contemporains comme une allusion directe à l'amie de Rousseau et de Saint- Lambert, Mme d'Houdetot l.

Chateaubriand a décrit en ces termes la visite qu'il avait faite à Mm6 de Staël à Coppet, en 1805, avec sa femme : « Je la trouvai dans son château, qui renfermait une cour attristée. Je lui parlai de sa fortune et de sa solitude comme d'un moyen précieux d'indépendance et de bonheur; je la blessai. Mme de Staël aimait le inonde ; elle se regardait comme la plus malheureuse des femmes, dans un exil dont j'aurais été ravi. Ne disputons à personne ses souffrances : il en est des douleurs comme des patries,

1 Marcellus, Chateaubriand et son temps, 141.

chacun a la sienne1 » . Elle avait été en effet froissée par les paroles du grand écrivain sur l'agrément et le confort de sa vie d'exilée, et elle écrivait à ce sujet à Mme Récamier : « Ah ! que M. de Chateaubriand connaît mal le cœur en me trouvant heureuse ! Il dit qu'il n'écrirait plus s'il avait de l'argent, et il considère le bonheur sous ce même point de vue. C'est un côté vulgaire, dans un homme d'ailleurs bien supérieur2 ». Elle se sentait mieux comprise lorsque, écrivant à la duchesse Louise, elle se plaignait que le retour dans les lieux où elle avait été si heureuse, l'aspect de cette nature immuable quand tout en elle était changé, ravivaient ses blessures. « Il y a quelque chose de bien misérable dans la douleur qui se renouvelle par l'aspect des lieux, mais j'ai cette faiblesse, et ma mobilité naturelle me cause et de la distraction et un amer repentir de cette distraction même » . Dans le courant de l'automne, Frédéric Schlegel vint à Coppet pour voir son frère. « Un petit homme rond, gras outre mesure, avec un nez pointu qui sort de deux joues luisantes, et sous ce nez pointu une bouche qui sourit assez mielleusement, de beaux yeux, un air subalterne, surtout quand il ne parle pas, et un air de glace quand il écoute », c'est de cette façon que le dépeint Benjamin Constant, qui ne cachait pas son antipathie pour les deux Schlegel 3 .

1 Chateaubriand, Mémoires d'Outre-Tombe, III, 348, VIII,

2 L'Auteur des Souvenirs de Mme Récamier, Coppet et Weimar, 331.

3 Benjamin Constant, Journal intime. Revue internationale, 10 février 1887, 1129.

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