CHAPITRE DEUXIÈME
anti-poétique, sans être pour cela une nature prosaïque. 11 y a réellement des gens que le côté saisissant de la poésie abat dans la poussière au lieu de les transporter dans les nues ; on peut agir poétiquement sur eux, mais sans jamais éveiller en eux la poésie elle-même. Néanmoins j'aime et j'admire infiniment Mme de Staël ' ». Goethe, de son côté, ne jugeait guère différemment : « Mme de Staël est en Italie », écrivait-t-il à Jean de Müller. « Son manque passionné de forme s'y accentura-t-il davantage ou bien montrera-t elle à son retour plus de sympathie pour les arts? Le temps nous l'apprendra 2 ». « Elle n'a aucun sens artistique », s'écriait Bonstetten, en exaltant sa muse, Friderike Brun, aux dépens de son amie de Coppet ; le côté par lequel tu brilles est chez elle complètement absent. Toutes les belles choses qui ne sont ni l'esprit ni l'éloquence n'existent pas pour elle3 ». .
Ils se trompaient tous, car tous ils ne comptaient qu'avec le talent.
Dans l'intervalle, sous le ciel du Midi, au contact brûlant de la douleur, après des séparations pour lesquelles la terre n'a pas de retours, le génie s'était
1 * Bratraneck, Correspondance de Gœthe avec les frères de Humboldt, 1795-1832,206. G. de Humboldt à Gœthe, Rome, 25 février 1804; 212, Gœthe à G. de Humboldt, fin juillet
2 * Maurer-Constant, Œuvres complètes de Jean de Müller, supplément, III. Gœthe à Jean de Müller, 25 janvier 1805.
8 * Bonstetten, Lettres à Friderike Brun, I, 228, 26 août
l68 MADAME DE STAËL ET SON TEMPS
éveillé, toujours attendri, secourable et bon, mais grave, le front ombragé par la couronne dont les feuilles sombres sont achetées au prix du bonheur.
Ainsi naquit, au milieu des luttes et des tempêtes, une de ces créations poétiques qui relient à jamais l'artiste à son œuvre. « Avec Corinne », dit Sainte- Beuve », elle est décidément entrée dans la gloire et dans l'empire. Il y a un moment décisif pour les génies où ils s'établissent tellement, que désormais les éloges qu'on en peut faire n'intéressent plus que la vanité et l'honneur de ceux qui les font. On leur est redevable d'avoir à les louer ; leur nom devient une illustration dans le discours ; c'est comme un vase d'or qu'on emprunte et dont notre logis se pare. Ainsi pour Mme de Staël, à dater de Corinne ». Autour d'elle, les couronnes de la jeunesse tombaient effeuillées ; solitaire au dedans d'elle-même comme la noble héroïne qu'elle a créée, elle reçut le prix qui ne trompa plus les aspirations de son âme. « La gloire » , c'est elle qui le dit, « n'est pour les femmes qu'un deuil éclatant du bonheur ! »
L'histoire proprement dite, ce que l'on pourrait appeler l'échafaudage de Corinne, est simple, si simple et presque si banale, que les plus modestes romans parus depuis ne s'en contenteraient plus.
Le héros du livre, Oswald, lord Nelvil, un Ecossais de vingt- cinq ans, se rend en Italie pour rétablir sa santé et chercher un adoucissement à la douleur de la mort de son père, que le repentir assombrit. 11 arrive à Rome. Le premier spectacle qui, par une belle matinée ensoleillée, s'offre aux regards du