‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 86 sur 341 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

Dans ces conversations Corinne, qui a ravi celui qu'elle aime sous les traits de Juliette, révèle une connaissance si exacte de la littérature anglaise, des mœurs et des usages de son pays, qu'il soupçonne sa vraie origine. Mais dès qu'il désire en savoir davantage sur son compte, elle s'arrête en le suppliant de ne pas détruire prématurément le court rêve du présent. Ainsi s'écoulent des mois, pendant lesquels l'amour de Corinne se manifeste en traits toujours nouveaux. Elle déploie pour Oswald toutes les séductions d'un esprit que la nature semble avoir prédisposé à la jouissance des biens de la vie ; afin de lui plaire, elle arrache aux yeux des assistants des larmes d'admiration quand, sous la figure de Juliette, elle lui dit :

In truth, fair Montague, I am too fond, And therefore thou mayst think my havior light : But trust me, gentleman, 1*11 prove more true Than those that hâve more cunning to be stränge.

Le charme qu'elle exerce est à son comble pendant une excursion à Naples, au cap Misène, où devant les magnificences de ce lieu presque unique sur terre, mais déjà en proie à de funestes pressentiments, elle saisit une fois encore sa lyre, et, en présence de la splendeur immuable de la nature, chante le sort des hommes destinés à mourir. « 0 terre ! toute baignée de sang et de larmes, tu n'as jamais cessé de produire et des fruits et des fleurs ! Es-tu donc sans pitié pour l'homme? et sa poussière retourne-t-elle dans le sein maternel sans le faire tressaillir ? » .

Corinne sait maintenant l'histoire de lord Melvil. Tombé tout jeune, à Paris, pendant la Révolution, aux mains d'une femme indigne qui l'a détourné de ses devoirs envers son père, celui ci est mort sans que son fils, qui professait pour lui un respect sans bornes, pût lui fermer les yeux. Il a pardonné, mais à la condition qu'Oswald ne se séparerait pas une seconde fois de sa patrie, par un mariage avec une étrangère.

11 lui a destiné une épouse, Lucile, fille de lord et lady Edgermond. Celle-ci n'était alors qu'une enfant, et dans l'intervalle elle avait perdu son père ; mais la mère, une femme sévère, énergique et froide, est restée attachée àl'idée de cette union. Peu de temps après sa rencontre avec Oswald, Corinne a appris de quelle manière sa propre histoire est associée à la sienne ; mais elle n'a pas trouvé le courage de lui en faire l'aveu. Ce n'est qu'au retour de Naples, quand Oswald demande sa main et que la situation rend un plus long silence impossible, qu'elle avoue ce qu'elle sait du passé. Lord Edgermond, le père de Lucile, est aussi le sien d'un premier mariage avec une Romaine. Plusieurs années après la mort de sa mère elle suivit son père en Angleterre, où il se remaria. Elle-même s'attacha de toute sa tendresse à sa petite sœur, alors âgée de trois ans. Tant que vécut lord Edgermond, ses relations avec sa belle-mère restèrent toiérables, et elle réussit à combattre la nostalgie du Midi. Après la mort de son père, cependant, cette existence du Nord lui devint insupportable. Jl y a des réminiscences personnelles, comme une re-

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