‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 87 sur 341 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

rauche tardive des excommunications sociales de Juniper Hall, et, — ce que les natures vives ont bien plus de peine à pardonner, — de l'ennui qu'elle y a subi, dans ces peintures de petites villes anglaises, dans la description des longues soirées pendant lesquelles les hommes restent attablés à boire, tandis que les femmes se retirent au salon et que la conversation tourne pendant des heures dans le cercle étroit des intérêts de clocher. « Représentez-vous ». dit Corinne, « ce que c'était pour une Italienne comme moi que d'être assise autour d'une table à thé plusieurs heures par jour après dîner, avec la société de ma belle-mère. Elle était composée de sept femmes, les plus graves de la province ; deux d'entre elles étaient des demoiselles de cinquante ans, timides comme à quinze, mais beaucoup moins gaies qu'à cet âge. Une femme disait à l'autre : Ma chère, croyez-vous que l'eau soit assez bouillante pour la jeter sur le thé ? — Ma chère, répondait l'autre, je crois que ce serait trop tôt, car ces messieurs ne sont pas encore prêts à venir. — Resterontils longtemps à table aujourd'hui ? disait la troisième ; qu'en croyez-vous, ma chère ? — Je ne sais pas, répondait la quatrième ; il me semble que l'élection du Parlement doit avoir lieu la semaine prochaine, et il se pourrait qu'ils restassent pour s'en entretenir. — Non, reprenait la cinquième ; je crois plutôt qu'ils parlent de cette chasse au renard qui les a tant occupés la semaine passée, et qui doit recommencer lundi prochain ; je crois cependant que le dîner sera bientôt fini. — Ah î je ne l'espère

guère, disait la sixième en soupirant, et le silence recommençait ». Dans cette scène Chateaubriand retrouvait un épisode de sa vie d'exilé à Londres, qu'il avait conté à Coppet *.

A ce passage se rattache également cette anecdote, qu'une petite ville du Northumberland dont Mme de Staël n'avait jamais entendu parler, croyant se reconnaître dans sa description, se plaignit bien haut du procédé, au lieu de garder pour elle sa désagréable découverte.

L'éternelle monotonie de semblables existences paraissait se refléter, aux yeux de l'Italienne, dans les traits réguliers, mais immobiles, de ces Anglaises ses contemporaines. Toute pensée originale, tout premier mouvement était proscrit ; il lui semblait qu'une poupée remontée aurait joué son rôle beaucoup mieux qu'elle dans cet entourage. Le tableau cependant est incomplet, comme toutes les tentatives de généralisation en pareille matière. L'originalité est le trait qui manque le moins au caractère national britannique. Charlotte Brontë est sortie d'un presbytère perdu dans les bruyères du Yorkshire, Georges Eliot d'une ferme. Thomas Carlyle était fils d'un paysan écossais. Jamais méridional n'a eu plus d'activité et de fraîcheur intellectuelles que Dickens, grandi dans un milieu des plus misérables. Dans l'Angleterre, que Corinne compare à « ce manteau de plomb que le Dante décrit dans X Enfer et que la médiocrité jette sur les épaules de ceux qui passent sous son joug » , sont nés Byron , Shelley, 1 Chateaubriand, Mémoires rf' Outre-Tombe, II, 116.

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