CHAPITRE DEUXIEME IJJ
Keats, ont chanté Walter Scott et Thomas Moore, Wordsworth et Coleridge. Si Mme de Staël s'est trompée en ce point, elle a par contre d'autant plus justement remarqué que ce même pays, où le simple soupçon d'un attentat aux#libertés nationales a provoqué des révolutions et coûté le trône, subit sans résistance les plus pénibles exigences de la tyrannie sociale et de la contrainte traditionnelle.
Lady Edgermond est une des gardiennes de cette arche des convenances sociales et de l'inviolable coutume. Dans sa notion de ce qui sied il n'y a pas place pour le talent, bien moins encore pour les extravagances du génie. Quand elle enlève à sa fille adoptive sa dernière consolation en éloignant sa petite sœur de la maison paternelle, l'impérieux besoin de revoir sa première patrie devient chez Corinne une maladie physique et une torture morale. A ce moment des Italiens venus sur un bâtiment de Livourne s'arrêtent sous ses fenêtres et entonnent ces vers, que Monti, de son exil, adressait à sa patrie :
Bella Ttalia, amate sponde, Pur ti torno a riveder !
Trema in petto, e si confonde • L'aima oppressa dal piacer.
Mais c'est le dimanche ; lady Edgermond et avec elle les idées de convenance anglaises ne permettent pas qu'on viole le jour du Seigneur par des chants profanes. C'est en vain que miss Edgermond réclame une exception. Les Italiens doivent s'embarquer le lendemain. Quelques jours auparavant sa belle-mère lïi 12
lui a tenu ce discours : « Vous avez vingt et un ans ; ainsi la fortune de votre mère et celle que votre père vous a laissée sont à vous. Vous êtes donc la maîtresse de vous conduire comme vous le voudrez ; mais si vous prenez un parti qui vous déshonore dans l'opinion (celui de quitter l'Angleterre), vous devez à votre famille de changer de nom et de vous faire passer pour morte ». L'incident relatif à ses compatriotes italiens, insignifiant en soi, lui remet dans la mémoire, avec une nouvelle amertume, les paroles qui l'ont blessée. Dès le lendemain le vaisseau quitte le port britannique pour regagner Livourne, lieu de sa destination, et miss Edgermond fait route avec lui, accompagnée seulement d'une suivante fidèle. Ainsi commence sa nouvelle existence à Rome.
Elle emprunte son nom de Corinne à l'histoire d'une Grecque, amie de Pindare. Tandis qu'en Angleterre on la croit morte, l'artiste s'éveille en elle et remporte des triomphes inespérés. La femme, par contre, n'éprouve que des inclinations passagères, auxquelles, maintenant qu'elle aime véritablement, elle ne songe pas sans repentir. Mais avant tout elle ne veut rien cacher à Oswald, pas même la circonstance que son père à lui l'a connue et n'a pas trouvé en elle l'épouse qu'il fallait à son fils. « Lucile est plus jeune que moi de douze années ; son nom est sans tache, comme la première fleur du printemps ; il faudrait, en Angleterre, faire revivre le mien, qui a déjà passé sous l'empire de la mort... Peut-être voulez-vous savoir, avant que de vous décider, ce que je souffrirai si vous me quittez. Je l'ignore: il