‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 89 sur 341 · CHAPITRE DEUXIEME I · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME I

s'élève quelquefois des mouvements tumultueux dans mon âme, qui sont plus forts que ma raison,, et je ne serais pas coupable si de tels mouvements me rendaient l'existence tout à fait insupportable. 11 est également vrai que j'ai beaucoup de faculté de bonheur ; je sens quelquefois en moi comme une fièvre de pensées, qui fait circuler mon sang plus vite. Je m'intéresse à tout ; je parle avec plaisir ; je jouis avec délices de l'esprit des autres, de l'intérêt qu'ils me témoignent, des merveilles de la nature, des ouvrages de l'art que l'affectation n'a point frappés de mort. Mais serait-il en ma puissance de vivre quand je ne vous verrais plus ! C'est à vous d'en juger, Oswald, car vous me connaissez mieux que moimême ; je ne suis pas responsable de ce que je puis éprouver ; c'est à celui qui enfonce le poignard à savoir si la blessure qu'il fait est mortelle. Mais quand elle le serait, Oswald, je devrais vous le pardonner » .

Cette confession, Corinne le sait bien, fait naître le conflit tragique. Déjà l'amour de Delphine n'était pas un amour aveugle. Celui de Corinne est assez clairvoyant pour ne pas se tromper sur le résultat final, à moins qu'elle ne préfère se bercer un instant dans une illusion volontaire. Car le chevaleresque et noble Oswald, toujours prêt au danger, n'est sous un autre nom, on l'a assez dit, que Léonce lui-même, bien qu'il ne doive pas, comme celui-ci, sacrifier son amour uniquement au respect de l'opinion, mais à des mobiles plus profonds. Le premier, n.ais non le seul de ces mobiles, est sa piété envers la mémoire de

son père. Il y a encore un autre motif non moins dé cisif. Dans Oswald et Corinne se rencontrent nonseulement deux créatures humaines, mais deux civilisations. La sienne à lui est celle du Nord protestant, le sentiment national porté jusqu'à l'exclusivisme. Les traditions de sa race exigent une sévère discipline au fond du cœur, à l'extérieur la réserve. Elles enseignent le respect des coutumes héréditaires, et se soumettent non-seulement aux principes,mais encore aux préjugés ; elles sacrifient à la liberté de tous l'indépendance d'un chacun et au progrès de la communauté le bien-être des individus. En certaines choses elles préfèrent la soumission purement extérieure à la révolte ouverte, envoient les incrédules à l'église, et continuent à enchaîner extérieurement aux formes convenues ceux mêmes qui les ont rejetées dans leur conscience. Dans le piys le j plus libre du monde il y a des questions qui ne sont jamais discutées et des liens intolérables que personne ne secoue. Le trait puritain de cette civilisation se^retrouve chez Oswald. « L'enthousiasme poétique, qui vous donne tant de charmes, n'est pas, j'ose le dire, la dévotion la plus salutaire. Corinne, comment pourrait-on se préparer par cette disposition aux \ sacrifices sans nombre qu'exige de nous le devoir? Il n'y'avait de révélation que par les élans de l'âme, quand la^destinée humaine, future et présente, ne s'offrait à l'esprit qu'à travers les nuages ; mais pour nous, à qui le christianisme l'a rendue claire et positive, le sentiment peut être notre récompense, mais il ne doit pas être notre seul guide ; vous décrivez l'existence

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