CHAPITRE DEUXIÈME l8l
des bienheureux, mais non pas celle des mortels. La vie religieuse est un combat, et non pas un hymne. Si nous n'étions pas condamnés à réprimer dans ce monde les mauvais penchants des autres et de nousmêmes, il n'y aurait, en effet, d'autre distinction à faire qu'entre les âmes froides et les âmes exaltées. Mais l'homme est une créature plus âpre et plus redoutable que votre cœur ne vous le peint ; et la raison dans la piété, et l'autorité dans le devoir, sont un frein nécessaire à ses orgueilleux égarements... Sans doute le repentir est une belle chose..., mais le repentir qui se répète fatigue l'âme, ce sentiment ne régénère qu'une fois. C'est la rédemption qui s'accomplit au fond de notre âme ; et ce grand sacrifice ne peut se renouveler ' » .
Une tout autre manière de voir est celle de Corinne. Sans doute, l'élément méridional prédomine dans sa nature ; mais elle doit à son sang mêlé un élément cosmopolite, analogue à celui auquel aspirait le romantisme allemand comme à la fleur même de la civilisation ; jusque dans sa profession de foi catholique il y a de l'éclectisme religieux et une sage tolérance. Un jour qu'à Naples un moine lui demande la permission de bénir sa maison, pour la préserver de la contagion, elle la lui accorde ; et tandis que lord Nelvil souriait un peu de cette cérémonie, Corinne était attendrie. « Je trouve un charme indéfinissable » , lui dit-elle, « dans tout ce qui est religieux, je dirais même superstitieux, quand il n'y a rien d'hostile ni
1 Mme de Staël, Corinne, livre X, chap. 5 ; livre XIII, chap. 3.
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d'intolérant dans cette superstition : le secours divin est si nécessaire lorsque les pensées et les sentiments sortent du cercle commun de la vie ! C'est pour les esprits distingués surtout que je conçois le besoin d'une protection surnaturelle. — Sans doute ce besoin existe, mais est-ce ainsi qu'il peut être satisfait?
— Je ne refuse jamais une prière en association avec les miennes, de quelque part quelle me soit offerte.
— Vous avez raison, dit lord Nelvil ; et il donna sa bourse pour les pauvres au prêtre vieux et timide qui s'en alla en les bénissant tous les deux 1 ». Mais il n'est pas toujours si facile à convaincre.
Il est blessé par le caractère superficiel des Italiens, la frivolité des femmes, leur conception de l'amour. Dans l'indépendance sociale tant vantée il ne voit qu'une atteinte portée à la morale; sous tout l'étalage des tournures poétiques du langage il sent l'absence complète de tendresse. 11 trouve qu'en Italie les hommes valent infiniment moins encore que les femmes, car ils ont tous les défauts féminins et les leurs propres par dessus le marché. Ils n'inspirent aucune estime, et leur dévouement ne mérite aucune reconnaissance, car ils n'ont ni fermeté de caractère ni occupations sérieuses. L'Italie ne connaît pas le véritable bonheur dans le mariage, parce qu'elle ne connaît pas la véritable vie de famille, et que celle-ci prête en Angleterre même à la femme infidèle une certaine moralité qui manque aux méridionaux. La civilisation de ce pays lui paraît si insuffisante, que, songeant un jour à Corinne, il s'avoue à lui-même
1 Mme de Staël, Corinne, livre XV, chap. 3,