CHAPITRE DEUXIÈME
tribunal du cœur, les plus criminels sont ceux qui font le plus de mal : quand les hommes ont tort, c'est par dureié; quand les femmes ont tort, c'est par faiblesse.
«... Malgré tout ce qu'on a dit de la perfidie des Italiens, je soutiens que c'est un des pays du monde où il y a le plus de bonhomie... On reproche aux Italiens trop de penchant à la flatterie ; mais il faut aussi convenir que la plupart du temps ce n'est point par calcul, mais seulement par désir de plaire, qu'ils prodiguent leurs douces expressions, inspirées par une obligeance véritable ; ces expressions ne sont point démenties par la conduite habituelle de la vie. Toutefois, seraient-ils fidèles à l'amitié dans des circonstances extraordinaires, s'il fallait braver pour elle les périls et l'adversité ? Le petit nombre, j'en conviens, le très petit nombre en serait capable ; mais ce n'est pas à l'Italie seulement que cette observation peut s'appliquer.
« Les Italiens ont une paresse orientale dans l'habitude de la vie ; mais il n'y a point d'hommes plus persévérants ni plus actifs quand une fois leurs passions sont excitées. Ces mêmes femmes aussi, que vous voyez indolentes comme les odalisque«, du sérail, sont capables tout à coup des actions les plus dévouées. Il y a des mystères dans le caractère et l'imagination des Italiens, et vous y rencontrez tour à tour des traits inattendus de générosité et d'amitié, ou des preuves sombres et redoutables de haine et de vengeance... Tout dort ici : mais dans un pays où les grands intérêts sont assoupis, le repos et l'insou-
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ciance sont plus nobles qu'une vaine agitation pour les petites choses.
a Les lettres elles-mêmes languissent là où les pensées ne se renouvellent point par l'action forte et variée de la vie. Mais dans quel pays cependant a-t-on jamais témoigné plus qu'en Italie de l'admiration pour la littérature et les beaux-arts ?... On n'y trouve point l'imagination blasée, l'esprit décourageant, ni la médiocrité despotique, qui savent si bien ailleurs tourmenter ou étouffer le génie naturel. Une idée, un sentiment, une expression heureuse, prennent feu, pour ainsi dire, parmi les auditeurs. Le talent, par cela même qu'il tient ici le premier rang, excite beaucoup d'envie. Pergolèse a été assassine pour son Stabat ; Giorgione s'armait d'une cuirasse quand il était obligé de peindre dans un lieu public; mais... cette jalousie ne dégrade point son objet ; cette jalousie peut haïr, proscrire, tuer, et néanmoins toujours mêlée au fanatisme de l'admiration, elle excite encore le génie, tout en le persécutant1 ».
Des considérations de ce genre assurent au roman la valeur indépendante d'une étude de mœurs. Son principal titre à la durée, comme œuvre d'art, est surtout ceci, que la multiplicité des intérêts mis en jeu ne nuit pas à l'unité de la composition, et que la sympathie reste fixée sur la noble figure de femme placée au centre du tableau déroulé autour d'elle.
Corinne pourrait penser, écrire des vers, agir comme elle le fait : elle ne serait pas digne d'amour
1 Mme de Staël, Corinne, livre VI, chap. 3.