‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 93 sur 341 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

si elle ne sentait pas en femme. Du moment où elle donne son cœur, elle se dépouille de sa volonté. Le commerce avec ses amis, les plaisirs de la société, les applaudissements de la foule, les triomphes personnels, tout lui devient indifférent : elle sacrifie son talent lui-même à ce sentiment qu'elle éprouve sans jamais l'exprimer, que « quelque distingué que soit un homme, peut-être ne jouit-il pas sans mélange de la supériorité d'une femme ; s'il l'aime, son cœur s'en inquiète ; s'il ne l'aime pas, son amour-propre s'en offense1 ». Le jour arrive où Corinne, qui possédait au plus haut degré la facilité de la parole, hésitait dans le choix des mots, et quelquefois elle se servait d'une expression qui n'avait pas le moindre rapport avec ce qu'elle voulait dire. Alors elle riait d'elle-même, mais, à travers ce rire, ses yeux se remplissaient de larmes. Aux instances d' Oswald, que cet état afflige et étonne, elle répond : « Que voulez-vous savoir de moi? Je me regrette, et voilà tout. J'avais quelque orgueil de mon talent, j'aimais le succès, la gloire ; les suffrages mêmes des indifférents étaient l'objet de mon ambition ; mais à présent je ne me soucie de rien, et ce n'est pas le bonheur qui m'a détachée de ces vains plaisirs, c'est un profond découragement. Je ne vous en accuse pas, il vient de moi, peut-être en triompherai-je ; il se passe tant de choses au fond de l'âme que nous ne pouvons ni prévoir ni diriger ! Mais je vous rends justice, Oswald, vous souffrez de ma peine, je le vois. J'ai aussi pitié de vous ; pourquoi ce sentiment ne 1 Mme de Staël, Corinne, livre VII, chap. 3.

Iöö MADAME DE STAËL ET SON TEMPS

nous conviendrait-il pas à tous les deux ? Hélas î il peut s'adresser à tout ce qui respire, sans commettre beaucoup d'erreurs ».

Son amour pour Oswald n'est pas exempt de la crainte de lui déplaire, encore moins de celle de le perdre. 11 la domine par les bonnes comme par les mauvaises facultés de sa nature et par l'inquiétude que ces facultés mal combinées pouvaient inspirer ; « il n'y avait pas de sécurité dans le bonheur que donnait lord Nelvil, et peut-être faut- il expliquer par ce tort même l'exaltation de la passion de Corinne1 ». A la fois timide et passionné, parce qu'il est fait de contrastes, il occupe l'imagination de celle qu'il aime et la captive par sa mélancolie comme par le fier courage qui cherche le danger et se complaît dans la lutte avec les éléments. L'espoir d'être rassurée et protégée par lui la réconcilie avec le sentiment de la crainte physique, qu'elle a à peine connue jusqu'ici ; elle accepte avec reconnaissance les soins et les petites attentions « qui sont le plus doux lien de l'homme avec la femme » . Rien enfin ne distingue l'amour de Corinne de celui de la plus humble et de la plus dévouée de son sexe, rien, sinon ceci, qu'elle veut être aimée d'un amour raisonné.

Dans l'ivresse de la passion, pendant la tiède nuit d'été qui les surprend à Terracine, à l'heure enchantée qui suit le duo d'amour de Roméo et de Juliette, sur le lit de douleur où il la trouve en proie à une fièvre contagieuse, et, par ses soins, l'arrache à la mort, Oswald, vaincu et transporté, demandera à

'M"1« de Staël, Corinne, livre XV, chap.2; livre VIII, chap.4.

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