‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 94 sur 341 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

Corinne de devenir sa femme. Elle ne l'entend pas ainsi et veut devoir le bonheur suprême de sa vie à une résolution virile et au calme du raisonnement qui décidera en sa faveur.

Là précisément est recueil, car dès qu'Oswald réfléchit, il ne décide plus en faveur de Corinne.

Abandonné à lui seul, il ne peut se dissimuler que la façon dont elle juge l'état social de l'Angleterre l'a profondément mécontenté ; il n'est ni prêt à renoncer à sa patrie, ni disposé à ramener la femme qu'il aime dans l'atmosphère où elle ne se sentira jamais heureuse. « On peut abdiquer la fierté dans tout ce qui tient au cœur ; mais dès que les convenances ou les intérêts du monde se présentent de quelque manière pour obstacle, dès qu'on peut supposer que la personne qu'on aime ferait un sacrifice quelconque en s' unissant à vous, il n'est plus possible de lui montrer à cet égard aucun abandon de sentiment ! ».

Oswald sent tout cela lorsqu'il est loin de Corinne, loin de la puissance de la séduction à laquelle il ne résiste pas. A ces moments il se rappelle les conseils que lui a donnés un de ses amis d'Angleterre, qui, dans le roman, tient le langage de la prudence et de la sagesse mondaines : « Une telle femme n'est pas faite pour vivre dans le pays de Galles. Croyez-moi, mon cher Oswald, il n'y a que les Anglaises pour l'Angleterre... Tout aimable qu'est Corinne, je pense comme Thomas Walpole : Que fait-on de cela à la maison ? Et la maison est tout chez» nous, vous le savez, tout pour les femmes du moins. Vous représen-

1 Mme de Staël, Corinne, livre VI, chap. 3.

tez-vous votre belle Italienne restant seule pendant que vous chasserez, ou que vous irez au parlement, et vous quittant au dessert pour aller préparer le thé quand vous sortirez de table ? Cher Oswald, nos femmes ont des vertus domestiques que vous ne trouverez nulle part. Les hommes en Italie n'ont rien à faire qu'à plaire aux femmes ; ainsi, plus elles sont aimables et mieux c'est. Mais chez nous, où les hommes ont une carrière active, il faut que les femmes soient dans l'ombre, et ce serait bien dommage d'y mettre Corinne ; je la voudrais sur le trône de l'Angleterre, mais non pas sous mon humble toit1 ».

Un muet serrement de main d' Oswald avait été la réponse à ce discours. La destinée de Corinne est décidée dans son esprit bien avant qu'elle-même lui dise que son père, avant d'expirer, a interdit son mariage avec elle. L'aveu même par lequel Corinne sacrifie son bonheur, réveille dans le cœur d'Oswald la passion qu'il devait éteindre.

Sur ces entrefaites, l'automne arrive. Il part avec Corinne pour Venise et rassure sa conscience à lui en se disant que, s'il n'épouse pas Corinne, jamais non plus il n'épousera une autre femme. Le dernier et court bonheur de cette réunion est interrompu par la guerre et par l'ordre qui rappelle lord Nelvil sous les drapeaux en qualité d'officier anglais. Après une scène déchirante, il s'arrache à l'étreinte de Corinne inanimée en promettant de revenir : « C'est un pas solennel de fait dans l'amour, que de l'avoir vaincu une fois : le prestige de sa toute-puissance est fini ». 1 Mme de Staël, Corinne, livre VIII, chap. 1.

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