‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 95 sur 341 · CHAPITRE DEUXIEME igi · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME igi

En vain Oswald a-t-il essayé, avant la séparation finale, de rassurer celle qui l'aime en lui disant : « Corinne, ton ami n'est pas un homme léger, tu le sais ; il s'en faut qu'il le soit. Tout est sérieux pour lui dans la vie ; est-ce donc pour toi seule qu'il démentirait sa nature? » . Cette nature n'est autre que celle des choses, qui veut que chaque homme digne de ce nom se propose une tâche utile, une vocation à remplir, et qui relègue à l'arrière-plan un épisode d'amour, fùt-il le plus séduisant et le plus noble. Oswald, de retour dans sa patrie et dans ses terres d'Ecosse, sent ses penchants, ses habitudes, ses goûts innés se réveiller avec plus de force que jamais. L'année qu'il avait passée en Italie n'était en relation avec aucune autre époque de sa vie : « C'était comme une apparition brillante qui avait frappé son imagination, mais n'avait pu changer entièrement les opinions ni les goûts dont son existence s'était composée jusqu'alors... Il rentrait dans l'existence qui convient aux hommes: l'action avec un but».

Un retard du départ de son régiment pour le théâtre de la guerre lui permet d'aller trouver lady Edgermond pour obtenir d'elle, comme il se l'est promis, la réhabilitation de Corinne. Elle est gravement malade, et sa fille Lucile lui prodigue ses soins. Lady Edgermond repousse la prière de lord Nelvil ; il repart pour Londres, non sans emporter dans son âme l'image delà belle jeune fille qui, résignée au devoir, consume sa jeunesse dans un triste isolement. De tous côtés des amis le pressent de remplir le dernier vœu de son père, de ne pas se sacrifier à une chimère. Dans

ce conflit intérieur, les lettres à Venise deviennent plus rares : Corinne sent à leur ton que la séparation fait son œuvre. La fièvre du désespoir s'empare d'elle ; ses pensées s'égarent ; avant de renoncer à lui pour toujours, elle veut du moins le voir encore une fois, entendre son arrêt de sa propre bouche. Sans être reconnue, elle le suit à Londres, où lady Edgermond s'est rendue à son tour avec sa fille pour consulter des médecins. Elle voit sa demi sœur et lord Nelvil au Parc, au théâtre, et remarque ou croit remarquer que Lucile aime Oswald et ne lui est pas indifférente. La beauté de Corinne, qui est un peu "plus âgée qu' Oswald, et tous les dons que la nature lui a prodigués, lui semblent vains à elle-même, comparés aux seize ans de la blonde et gracieuse Lucile, à son expression angélique, à son âme timide et neuve. Sa première idée de se rencontrer avec lord Nelvil fait place à la résolution de lui écrire, qu'elle abandonne à son tour. « Car », c'est Corinne qui le dit, « que signifient les reproches en amour ? Ce sentiment serait-il le plus intime, le plus pur, le plus généreux des sentiments, s'il n'était pas en tout involontaire ? Que ferai- je donc avec mes plaintes? Une autre voix , un autre regard ont le secret de son âme ; tout n'est-il donc pas dit ! ». Un hasard lui confirme l'inclination de sa sœur. Alors elle renvoie à Oswald l'anneau qu'il lui a donné en gage de fidélité, et supporte avec une douce résignation le coup qui brise sa vie. car la douceur, qu'on le remarque bien, est un trait distinctif de Corinne. Ainsi frappée au cœur, elle s'enfuit une seconde fois en Italie.

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