‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 96 sur 341 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

Avant le départ de son régiment, lord Nelvil épouse Lucile.

Ce n'est pas sans un pénible combat intérieur qu'il a pris cette résolution ; et dans son ignorance du sort de Corinne, il a essayé d'endormir sa conscience par ce sophisme, que les cœurs froids en apparence sont ceux qui sentent le plus profondément : « Il se trompait : les âmes passionnées se trahissent de mille manières, et ce que l'on contient toujours est bien faible >x.

Quatre années se passent. Lady Edgermond est morte, lady Nelvil mère d'une petite fille. Dans l'intervalle, Oswald a depuis longtemps appris la vérité, et sous le soleil du tropique, dans la détresse et le danger, il a pensé plus souvent à Corinne qu'à Lucile. La mort Ta épargné, mais les fatigues de l'expédition ont ramené son ancien mal, et il repasse les Alpes avec sa femme et son enfant, dans le vague espoir de revoir encore une fois Corinne. A Florence il découvre sa trace, mais elle n'est plus que l'ombre d'elle-même et va mourir. Un ami des jours de Rome, sous les traits duquel Guillaume Schlegel voulait se reconnaître \ le prince de Castel-Forte, ne l'a plus abandonnée depuis son retour d'Angleterre et a tâché, avec un entier dévouement, de calmer sa douleur. C'est lui qui, au nom de Corinne, prie maintenant lord Nelvil de la ménager et de ne pas chercher à la revoir avant sa mort. Cependant elle a voulu répondre à une lettre où il lui exprime son tardif repentir: « Je ne sais pourquoi je n'ai point de ressentiment

1 Mrs Jameson, Sketches ofart, literature and character, I. m 43

contre vous, bien que la douleur que vous m'avez causée me fasse frissonner d'effroi. Il faut que je vous aime encore, pour n'avoir aucun mouvement de haine ; la religion seule ne suffirait pas pour me désarmer ainsi. J'ai eu des moments où ma raison était altérée; d'autres, et c'étaient les plus doux, où j'ai Cru mourir avant la fin du jour, par le serrement de cœur qui m'oppressait ; d'autres enfin où j'ai douté de tout, même de la vertu ; vous étiez pour moi son image ici-bas, et je n'avais plus de guide pour mes pensées comme pour mes sentiments, quand le même coup frappait en moi l'admiration et l'amour. Que serais-je devenue sans le secours céleste ? Il n'y a rien dans ce monde qui ne fut empoisonné par votre souvenir. Mes forces physiques vont en décroissant ; mais il n'en est pas ainsi de l'enthousiasme qui me soutient. Se rendre digne de l'immortalité est, je me plais à le croire, le seul but de l'existence. Bonheur, souffrances, tout est moyen pour ce but, et vous avez été choisi pour déraciner ma vie de la terre : j'y tenais par un lien trop fort... Je ne vous le cache point, vous revoir me semblait un bonheur, une émotion indéfinissable, que mon cœur enivré de nouveau préférait à des siècles de calme ; mais la Providence ne m'a point abandonnée dans ce péril. N'êtesvous pas l'époux d'une autre ? Que pouvais-je donc avoir à vous dire? M'était-il même permis de mourir entre vos bras ? Et que me restait-il pour ma conscience, si je ne faisais aucun sacrifice, si je voulais encore un dernier jour, une dernière heure ?... Le bonheur tel que je l'ai senti quand vous m'aimiez,

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