‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 98 sur 341 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

elles, tandis que les affections profondes se déchirent sans retour et ne laissent à leur place qu'une douloureuse blessure. » C'est Corinne enfin qui trouve en mourant cette parole de paix : « Tout comprendre rend très indulgent et sentir profondément inspire une grande bonté ».

Les deux premières éditions du roman parurent presque simultanément à Paris et à Leipzig, et du vivant même de l'auteur il atteignit la sixième édition. Son succès fut tel, que les objections isolées de la critique ne lui nuisirent en rien. La vieil le école, il est vrai, se complut comme par le passé dans un blâme mesquin \ mais Suard constata dans le Publiciste l'accueil fait à l'œuvre par le public européen, et une plume qui signait D. D., — selon toute apparence celle de Mlle de Meulan, la future Mme Guizot, — se fit dans les Débats l'interprète du suifrage des lecteurs parisiens. Au nom de la littérature, Marie-Joseph Ghénier nomma l'ensemble imposant, critiqua le caractère d' Oswald et rendit hommage sans restrictions à la figure centrale 2. Une critique d'une importance autre que littéraire s'attacha au rôle accessoire du comte d'Erfeuil. Celui-ci, le seul Français du livre, est présenté comme un homme dont les manières sont excellentes et la légèreté sans bornes ; les pires coups de la destinée parviennent à peine à altérer son humeur ; dans toutes les situations il reste, il est vrai, frivole et étourdi, mais aussi courageux, aimable et obligeant. Sans savoir un mot d'italien, il

1 Dussault, Annales littéraires, III, 166-169.

2 M. J. Chénier, Tableau de la littérature, 219.

va en Italie. Interrogé s'il ne songe pas à étudier cette langue, il répond que cela ne rentre pas dans ses plans, et il demeure aussi obstinément attaché à cette idée, que s'il s'agissait d'une des résolutions les plus raisonnables du monde. Il ne comprend pas son mélancolique ami Oswald, mais il impute cette circonstance à un simple malentendu?« qui vient peut-être de ce que celui-ci ne sait pas assez bien le français » . A Rome il ne trouve rien à admirer que la coupole de Saint-Pierre, parce qu' « elle ressemble à celle des Invalides ». Vers la fin du roman, c'est d'Erfeuil qui vient au secours de Corinne abandonnée ; mais il ne sait comment s'y prendre pour la consoler, et quand il essaie de parler des choses du cœur, il les nomme « ces affaires », et lui recommande, à elle qui se sait condamnée, de soigner sa santé.

A propos de cette figure du roman, parut dans le Moniteur une attaque violente qui relevait son manque de patriotisme et blâmait d'une manière spirituelle, mais amère, l'intérêt concentré sur l'Anglais Oswald. D'après Villemain, l'auteur de cette critique était Napoléon lui-même, qui parfois ne dédaignait pas de se lancer ainsi dans les polémiques littéraires *.

Presque tous les critiques et les essayistes en France se sont occupés* plus ou moins longuement de Corinne. L'un d'eux, Benjamin Constant, a publié en 1829 des remarques à son sujet, qui sont caractéristiques. Au reproche fait au livre de prêcher un enthousiasme

1 Villemain, Tableau de la littérature française au dix-huitième sièrle. IV, 357.

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