CHAPITRE PREMIER I
a SU se faire, clans l'histoire de la société française au dix-huitième siècle, un nom indépendant de celui de son mari ; mais ce qui reste son meilleur titre au souvenir de !a postérité, c'est d'avoir été l'épouse dévouée d'un homme considérable.
Gœthe exprime, dans Vé7nté et Poésie, cette idée que la maison d'un pasteur de campagne est peut-être le sujet le mieux approprié à une idylle moderne ; il songeait sans doute en ceci à un épisode bien connu de sa propre vie. C'est dans un pareil milieu, si favorable à ' la poésie comme à la moralité de l'existence, que fit son entrée, le 2 juin 1737, la fdle du pasteur Curchod. La modeste habitation de celui-ci, aux murs badigeonnés en blanc, aux volets peints en vert, était située dans le pays de Vaud, à deux pas de la frontière française, dans la commune de Crassier. La mère sortait d'une famille de réfugiés, les d'Albert de Montélimart. Elle avait été très belle dans sa jeunesse ; son origine noble, qui d'ailleurs n'a jamais été bien prouvée, semble avoir engagé sa fille à prendre plus tard ce nom à Paris. M''® Curchod n'avait ni frères ni sœurs, et le pasteur de Crassier put lui consacrer tous ses soins. A peine âgée de seize ans, elle écrivait à un ami une lettre latine dont celui-ci vanta le style cicéronien ; elle étudiait la physique et la géométrie et cultivait beaucoup la musique. Dans un portrait d'elle-même qu'elle traçait alors, elle se représentait comme une jeune fille àlataille élancée, àla chevelure blonde, aux yeux bleus riants, aux traits fins et ausourire sympathique, dont l'ensemblede la personne ne démentait pas, du reste, l'origine campagnarde.
Les adorateurs ne lui firent pas défaut. La chaire de la petite église de Crassier eut bientôt pour les jeunes prédicateurs un attrait que ne pouvait expliquer suffisamment le désir du bien spirituel des habitants. On a conservé des lettres adressées à M"* Curchod, dans lesquelles des amis lui reprochent d'avoir encouragé les jeunes gens par sa coquetterie; elle-même avoua plus tard qu'elle était alors trop inexpérimentée pour avoir montré la prudence nécessaire, et qu'en outre les louanges lui avaient tourné la tête. Les sentiments qu'elle provoqua s'exprimèrent en vers ; l'un se plaint de son
éternelle morale, Qui lui fut toujours si fatale ;
l'autre la vit apparaître en songe :
Ne vous alarmez pas, Suzette ; Vous grondâtes, Tamour se tut.
Mon sommeil aima sa conquête, Et mon réveil votre vertu.
Cependant, ce n'est pas à Crassier, mais à Lausanne, où ses parents la menaient aussi souvent que le permettaient les circonstances^, que se déroula l'épisode mémorable de la jeunesse de Suzanne Curchod. M. d'Ilaussonville, entre autres, nous a fait connaître la nature des rapports sociaux dans la vieille cité impériale de Lausanne, devenue avant tout, aujourd'hui, une ville fréquentée par les touristes. Bien qu'elle fût réduite à 9,000 habitants, sa société ne s'en partageait pas moins en deux groupes