‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 11 sur 298 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

distincts, qui ne se rencontraient que de temps en temps. Le premier se composait des vieilles familles aristocratiques dont les intérêts gravitaient vers Berne, le siège du gouvernement, et qui menaient sur les rives du lac une existence patriarcale, tout en ne dédaignant pas de se mêler à l'occasion au peuple et de prendre part à ses divertissements. Le second était formé de professeurs et d'étudiants de l'Université, auxquels venait s'adjoindre une réunion de jeunes filles qui portait le nom de « Société du Printemps ». En hiver il y avait des bals et des soirées, en été des excursions et des parties de plaisir. L'entrée de M"^ Curchod dans cette Société amena la fondation d'une Académie qui emprunta son nom à la Poudrière, rivière voisine de la ville ; on sV livra à des travaux littéraires consacrés à la solution des problèmes les plus délicats du cœur. Un jour l'Académie délibérait sur le projet d'établir un droit des gens entre femmes, « en considérant le cœur des hommes, ainsi que le Nouveau Monde, comme une terre inculte et sauvage » . Une autre fois, à cette question : « Quel est le plaisir le plus délicat ? » , elle repondait à l'unanimité : « Celui de rendre parfaitement heureuse une personne très malheureuse, sans y être obligé par aucune raison ».

A toutes ces subtilités du goût, ou plutôt du mauvais goût d'alors, Suzanne Curchod prit la part la plus empressée ; ici encore elle fut chantée, /êtée, adorée, nommée Sapho ou Suzette, et accusée d'avoir éprouvé trop de plaisir à ces hommages. Quoi qu'il en soit, rien ne révèle en elle, à cette époque, l'étroit

pcdaïUisQie des années postérieures. C'est à ce moment qu'apparut, au milieu de ce petit monde badin et léger, un jeune étranger qui semblait plus sérieux et qui sut en tout cas inspirer à la jeune fille une inclination qui projette un reflet poétique sur la mémoire de l'historien du déclin de l'Empire romain .

En envoyant son fils âgé de seize ans à Lausanne, chez le pasteur Pavillard, le père de Gibbon nourrissait l'espoir de lui faire abjurer le catholicisme, qu'il avait embrassé peu de temps avant à Oxford, « vaincu par une noble main ^ » . La cure ne fut que trop radicale : le jeune homme perdit sa conviction récente, mais en même temps il renonça à toute croyance chrétienne. C'est ainsi transformé, à l'âge de dixhuit ans, qu'il rencontra la jeune muse des cercles académiques de Lausanne, M^^" Curchod.

L'extérieur de Gibbon, petit homme à la taille épaisse, aux jambes courtes et au manque total de profil % a fait le sujet de mainte anecdote; le spirituel marquis de Bièvre avait coutume de dire : « Quand j'ai besoin de mouvement, je fais trois fois le tour de Gibbon 2 ». On connaît la scène qui eut lieu un jour, à Lausanne, entre lui et M'^^ Crouzaz, la femme de lettres qui devint plus tard la baronne de Montolieu : s' étant jeté à ses pieds pour lui faire une déclaration, celle-ci le conjura d'en rester là et de se

* A la suite de la lecture d'un ouvrage de Bossuet.

* M«"^ Du Deffand, Lettres à Horace Walpole.

* Duchesse d'Abrantès, Histoire des salons de Paris, II,

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