‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 9 sur 298 · CHAPITRE PREMIER l · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER l

sasiée de vers, de tragédies, de comédies, d'opéras, de romans, d'histoires romanesques, de réflexions morales plus romanesques encore, et de disputes théologique? sur la grâce et sur les convulsions, se mit enfin à raisonner sur les blés. On oublia même les vignes pour ne parler que de froment et de seigle ^ » .

Si l'on rapproche cette remarque des produits littéraires du moment et de la vie au sein de la capi taie, on la trouvera à peine exagérée. A Versailles même, au cœur de la monarchie, sous le toit royal, la marquise de Pompadour, que déjtà Latour avait peinte avec un volume de Y Esprit des Lois à la main, s'éprenait d'enthousiasme pour les doctrines du vieux Quesnay, son médecin, le fondateur du système physiocratiijue. Dans l'épigraphe mise par celui ci en tête de son célèbre livre : « Pauvres paysans, pauvre royaume, pauvre royaume, pauvre roi I », il plaide« pour son idée favorite, l'alliance de la royauté absolue avec les paysans. Cette alliance, bien comprise, était de nature à modifier l'histoire du siècle, et, en dépit de la défense apparente du despotisme par l'auteur, elle aurait sans doute conduit, par la gaiantie de la propriété, à la liberté individuelle ^ Mirabeau le père, de son côté, voyant l'idéal de l'avenir dans cette alliance du sceptre avec la charrue, cherchait à adapter à son milieu les théories de Quesnay et réclamait une noblesse vivant sur ses terres, ennemie du luxe^ dévouée

* Sainte-Beuve, Labbé Galiani. Causeries du Lundi, II,

- Lavergne, Les économistes français au XVIII^ siècle.

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aux intérêts ruraux, résolue à protéger la religion, la patrie et les vertus domestiques. Gournay, d'autre part, fit pour le commerce et l'industrie ce que Quesnay et ses collaborateurs avaient entrepris pour l'agriculture. Il lança dans les lieux communs administratifs de son époque Taxiome célèbre ; « Laissez faire, laissez passer ! » C'est à lui aussi qu'on doit l'expression de « bureaucratie ». Son influence, comme celle de Quesnay, s'étendit bien au-delà de la France. Les théories des physiocrates, leur méthode expérimentale, rallièrent le suffrage des hommes les plus éclairés dans les divers pays : du grand duc Leopold de Toscane, qui devint empereur, du margrave Charles-Frédéric de Bade, du chancelier Chreptowicz, et jusqu'à un certain point de Joseph II luimême.

A Paris, la cause des économistes dut son succès en grande partie à la protection et à l'influence des femmes. Bien que les écrivains de la « secte », comme on les nommait, eussent un style lourd et parfois presque incompréhensible, leurs pesants écrits n'en formaient pas moins l'objet de l'entretien du jour et de la sympathie du grand monde. Dans les boudoirs élégants on agitait les plus sèches questions de l'économie politique ; la duchesse d'Enville, mère de l'excellent duc de La Rochefoucauld, une des victimes de la Révolution, passait pour une des personnes les mieux infonnées en ces matières; M"° d'Epinay en oubliait ses aff'aires de cœur; des inimitiés mortelles étaient la conséquence d'une divergence d'appréciation sur l'Ami des hommes de

Mirabeau ou les Maximes de Quesnay. Le Dauphin, père de Louis XVI, nomniait l'œuvre du premier « le bréviaire des honnêtes gens », et trouvait dans les sévères théories de l'intraitab'e et vieux gentilhomme quelque chose du haut esprit réformateur qui avait pénétré les relations de Fénelon avec son grand-père, le Marcellus de sa dynastie. Par contre, dans le camp philosophique, Melchior (Irimm nommait en Y <ii\\dini\ü Philosophie rurale (MôS), dernière œuvre de Mirabeau, le « Pentateuque de la secte économiste » ; après lui, l'abbé Galiani, l'esprit sans conteste le plus fin et le plus spirituel de son temps après Vohaire, s'emparait avec une habileté incomparable des exagérations et des vues extrêmes des physiocrates ; dans ses célèbres Dialogues sur les ôlés, que l'enthousiasme des contemporains osa rapprocher des Lettres provinciales^ il jugeait comme il convient leur idéal, trouvé en Chine, comme il disait plaisamment, d'un Etat agricole modèle, et leurs théories à perte de vue sur la liberté des grains. Le livre de Galiani nous entraînerait pour le moment trop au-delà de la période qui nous occupe ici ; mais il dépasse en intérêt tous les autres produits du même genre, parce que, la porte une fois ouverte à la critique et à la libre recherche, des courants d'idées bien différents afflueront à leur tour. « Liberté et inviolabilité des biens, c'est la devise des Anglais. Elle vaut bien Montjoye et Saint-Denis ! » , écrivait Voltaire en 1729, après son séjour en Angleterre.

D'autres regards que les siens s'étaient depuis lors dirigés du côté de la Manche. Vingt ans plus tard

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parurent coup sur coup les œuvres qui ébranlèrent définiiivement les bases vermoulues de l'ancien régime. Montesquieu prit les devants en 1748 avec Y Esprit des Lois ; en 1756 fut publié V Essai su?' les mœurs; l'année 176*2 apporta à la fois le Contrat social et Y Emile. En même temps, les encyclopédistes disposaient leur formidable machine de guerre contre Tt-tat de choses existant ; Diderot, le génie de la destruction, proclamait toutes les doctrines fondamentales de la Révolution. Pour peu qu'on y fût préparé, on devait sentir bouillonner en soi les idées qui, dans un sens ou dans l'autre, agitaient l'atmosphère intellectuelle et s'emparaient d'autant plus violemment des esprits, que le calme apparent de la vie publique accélérait la fermentation intérieure.

Necker, nous l'avons dit, n'avait pas choisi sa carrière ; les circonstances la lui avaient imposée. Mais le sort l'avait si bien favorisé, qu'à peine âgé de trente ans il se trouvait à la tête d'une fortune très considérable pour le temps, puisqu'elle se chiffrait déjà par plusieurs millions. Une fois délivré de tout souci matériel, il revint aux projets et aux aspirations de sa jeunesse. Il songea à échanger le comptoir contre la vie intellectuelle et à conquérir des biens plus enviables que la richesse. L'expérience acquise dans les afTaires devait servir à ses projets futurs, et ce fut une nouvelle faveur de la destinée.

En attendant, Necker avait fait un choix auquel il dut non seulement le bonheur, mais aussi la dignité de son existence : il épousa, à trente-deux ans, une de ses compatriotes, M^^* Suzanne Gurchod. Celle-ci

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