‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 102 sur 298 · CHAPITRE TROISIEME 2O · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME 2O

populaire, l'eau de la fontaine Trévi ramène à Berne ceux qui ont une fois trempé leurs lèvres dans ses oncles. A droite, la ville de Genève, tantôt disparaissani à midi dans le miroitement du soleil, dont les rayons se reflètent dans ses clochers de zinc, tantôt dessinant, vers le soir, la ligne de ses maisons blanches sur le ciel rougeâtre ; vis-à-vis la côte de Savoie, la lourde masse des Voirons étalant ses pentes entrecoupées de bois de sapins et de pâturages : au pied, le château de Beauregard, dont l'aspect s^'^vère semble fait pour servir de cadre à cette mâle figure d'un Homme d'autrefois^ si bien décrite par son arrière petit- fils, et rappelle en face de Coppet les souvenirs d'un monde si différent * : à gauche, enfin, le lac, le beau lac dans toute son étendue, déployant sur Lausanne la nappe unie de ses eaux bleues.

(( Cependant celui qui, sans pénétrer dans la m.aiscn, aurait dirigé ses pas vers le parc, attiré par l'ombre et la fraîcheur, celui-là pourrait, en s'y promenant, se croire à cent lieues du lac et des montagnes. Deux grandes allées droites, derniers vestiges d'un parterre à la française, lui diraient que ce parc a été dessiné dans un temps où l'on ne regardait point autour de soi, et où l'on cherchait surtout dans la promenade le plaisir de la conversation à l'ombre. Aussi s'étonnerait-il moins que de grands arbres, ces arbres que M'"^ de Staël appelait « des amis, témoins de sa destinée », ferment la vue de tous côtés, et laissent à peine apercevoir par quelques rares per-

* Marquis Costa de Beauregard, Vn homme d'autre fois ^ Paris.

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cées les pentes violettes du Jura. Ce qu'était au reste, il y a cent ans, le château de Coppet, il l'est encore aujourd'hui, car pas une pierre n'en a été changée. Sans doute, bien des habitations plus modernes élèvent, sur les coteaux qui avoisinent le lac, des constructions plus somptueuses, ou déroulent vers ses bords des pelouses plus riantes. Mais lorsque, les yeux encore éblouis ou charmés, on pénètre dans la cour intérieure, silencieuse et sombre, lorsqu'on franchit surtout le seuil de la maison dont quelques pièces conservent intacte l'empreinte du passé et semblent prêtes à recevoir leurs hôtes d'autrefois, on ne saurait refusera cette vieille demeure, comme aux souvenirs qu'elle rappelle, le charme et la mélancolique grandeur des choses qui ne sont plus < ». Pour ses nouveaux maîtres, Coppet devint avant tout un atelier intellectuel où l'on travaillait beaucoup plus qu'on ne jouissait de la ravissante nature et qu'on ne se reposait des fatigues de la vie. M""^ Necker s'absorbait principalement dans les souvenirs que lui rappelait sa maison paternelle de Crassier, distant de Coppet d une heure seulement ; elle érigea un monument à ses parents dans l'église du village où était situé son nouveau domaine, ne s'occupa pas moins qu à Paris et à Saint-Ouen des pauvres et des malades, et employa sagement son temps et sa fortune. Comme elle ne voulait pas accepter pour elle d'argent de son mari, celui-ci lui fit un jour accroire, par un ami, qu'un petit capital

* D'Haussonville, Le salon de madame Necker, II, 232.

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