CHAPITRE TROISIEME
de huit mille livres qui lui appartenait s'était accru jusqu'à trente mille livres, somme qui fut employée en bonnes œuvres. La nuit, quand elle ne pouvait dormir, elle se faisait faire la lecture ou bien elle transcrivait ses impressions * ; son plus grand bonheur était de réunir ses vieux amis autour d'elle. La mort prématurée de Thomas empêcha celui-ci, à la grande douleur de M""® Necker, de se retirer, comme il le projetait, dans le voisinage de Coppet ; mais Moultou continuait à vivre avec les siens à Genève, et on rendait de fréquentes visites à Gibbon, à Lausanne. Celui-ci, pour tranquilliser ses amis d'Angleterre, qui craignaient que son séjour en -Suisse ne Tisolât de la société, racontait à l'un d'eux qu'il avait reçu le même jour la visite du célèbre médecin Tissot, de l'écrivain français Sébastien Mercier, del'abbé Raynal, du prince Henri de Prusse, de l'abbé de Bourbon, fils naturel de Louis XV, et d'un fds naturel de l'impératrice Catherine qu'il ne nommait pas, mais qui était le jeune comte Bobrinski- ; après quoi la famille Necker, puis Servan, et une douzaine de comtes et barons plus ou moins intéressants s'étaient rencontrés avec ses hôtes sur sa terrasse'. Bonstetten arrivait fréquemment de Berne ou de Nyon, pour se délasser auprès de Necker de l'ennui que lui faisaient subir ses collègues du Conseil et pour chercher un stimulant à ses travaux littéraires, qui,
^ Lettres de la baronne de Gérando, -1880.
2 «j. Groth, Lettres de Catherine II à Grimm (1774-^96), I, 332, 405.
3 Gibbon à lord Sheffield, octobre 1784.
consacrés tour à tour à la mort, à rimmortalité, à des idylles dans la manière de Gessner et à la question de la libre exportation du beurre de son pays natal, finissaient par faire bon m«->nage ensemble dans un même volume ^ C'est lui qui présenta à Goppet son ami Jean de Müller, dont les leçons sur l'histoire de l'antiquité devaient, pendant l'hiver de 1785, enthousiasmer lajeunesse bernoise ^
M"^^ Necke r seule était pleinement satisfaite de cette vie retirée. Elle avait goûté aux honneurs et aux joies de ce monde, et 'es avait trouvés amers. Les jours où elle les avait désirés étaient passés, et à présent la célébrité lui apparaissait « comme un spectre effrayant ».
Pendant le premier ministère de son mari, elle écrivait à Thomas qu'elle avait rêvé l'âge d'or sous une administration modèle, mais qu'elle n'avait trouvé que le siècle de fer, et n'espérait plus que de voir s'accomplir le moins de mal possible \ Elle ajoutait un mot aussi juste que vrai, car il marque l'écueil contre lequel viennent surtout se heurter les honnêtes gens mêlés aux affaires publiques : « Qu'on juge mal », dit-elle, « quand on a passé sa vie avec des hommes distingués * ! »
Savait-elle l'allemand ? Cela est douteux, quoique vraisemblable ; en tout cas, sa disposition d'esprit répondait parfaitement à celle qu'exprimait son il-
* *K. Morel 1, C. V. de Bonstetten, 137.
* Steinlen, Charles-Victor, de Bonsletlen, 141.
3 M«"« Necker, Mélanges, III, lettre à Thomas, 1779.
* M">» Necker, Mélanges, I, 83.