‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 105 sur 298 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

son génie ce que tant d'esprits ont voulu ébranler, un homme pas.-ionné d'amour des hommes qui veut, audelà de sa tombe, au-delà de leur tombe, servir à leur bonheur. Toutes ces idées en foule pourront lui faire aimer ce sujet ; mais il est trop ambitieux, mais il est trop plein de vie, mais il se sent trop ces facultés puissantes qui peuvent remuer le monde, pour les en détacher et les élever à cette hauteur sublime où le génie peut trouver le repos. C'est là seulement qu'il peut l'y trouver ».

Le livre de Necker, tant admiré par sa fdle, se ratiachait aux tendances de presque tous les hommes de ce temps-là qui étaient restés religieux. Il partait d'une doctrine de pieuse morale appuyée sur la raison et la philanthropie, recommandait le bien comme le plus sûr moyea d'arriver au bonheur et d'assurer celui de l'espèce, mais il ne donnait point pour base à son enseignement la vie religieuse et les convictions solides qui sont la seule source sérieuse du devoir, et prêchait la religion de l'humanité comme Geliert entre autres avait prêché quelque temps auparavant en Allemagne l'émancipation religieuse, sous une forme poétique. La critique ne tarda pas à démontrer le côté faible de cette apologie utilitaire de la vertu, de cet évangile d'une sagesse un peu mondaine. Le signal de l'attaque vint de Rivarol, dont le nom se révélait pour la première fois au public, il flétrit l'argumentation de Necker comme celle d'un homme pratique qui voit dans la vertu la meilleure des spéculations, et qui la recommande dans ce « style ministériel » dont l'auteur était en droit de revendiquer le

privilège. Le titre seul du livre, dit impitoyablement Uivarol, témoigne contre lui, car on ne peut quali" fier ni la religion ni la morale de simples opinions ; il ne s'agit pas de savoir si elles sont utiles, mais si elles sont vraies ; il ne faut pas vouloir enseigner aux autres ce que Tonne croit pas soi-même. Rivarol oppose au déisme de Necker le verdict de Pascal. « Pascal «, dit-il, « vous eût rejeté bien loin, avec vos preuves tirées du spectacle de la nature, lui pour qui Dieu était moins probable que Jésus -Christ, et qui concevait moins qu'on put être athée que déiste m. Après le naufrage de la religion, auquel rien ne contribue davantage qu'une défense faible et embarrassée de ses doctrines, il ne reste que la morale sous la protection de la philosophie \ Le spirituel voltairien n'avait pas si grand tort. Quand Necker, bien des années plus tard, eut définitivement renoncé à la politique, et que, dans son Cours de morale religieuse, il revint à ces mêmes problèmes, il s'appuya cette fois sur des convictions qui, sans être en contradiction avec son premier point de vue, indiquaient un progrès vers des idées plus chrétiennes.

A. Coppet, au temps qui nous occupe, il était tout au désir de revenir aux affaires. Jl suffisait de la présence d'anciennes connaissances ou d'anciens collègues pour renouveler tous ses regrets. Sa fille mentionne un incident de ce genre à l'occasion de la visite de De Lessart, le futur ministre de Louis XVi,

* Rivarol, Deux lettres à M. Necker. — Caro, Rivarol et la société française. Journal des Savants, sept.-nov. 1883. — Grimm, Correspondance littéraire, XV , 282, juillet 1788.

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