CHAPITRE TROISIÈME
qui passait pour un habile financier et avait énergiment défendu l'administration de Necker, et de celle du maréchal de Castries, qui fut un des députés libéraux de 1789.
«Mon père », écrivait-elle dans son journal aprt^s le départ de leurs hôtes, « ne peut pas supporter la société des ambitieux ; je voudrois qu'on écrivît sur la porte de notre maison : « Ici on ne loge que ceux qui reviennent ; bonne auberge pour le retour. » Fautil me Tavouer à moi-même ! oui, je le crains, mon père n'aime pas tout ce qui lui rappelle une place qu'il regrette encore, et comment ne pas la regretter avec une certitude aussi grande de ses talents? Une carrière si belle dans laquelle il serait encouragé par l'opinion ; une gloire qui flatterait son cœur et dont les signes seroient la prospérité d'une nation ; l'exercice de son génie dans un espace aussi immense, le présent, l'avenir, la France, l'Europe. L'ouvrage qu'il a fait, je l'espérois, le rendroit peut-être insensible à toutes les conversations sur les aCTaiies ; je lui disois souvent qu'après avoir appris aux hommes tout ce que l'on peut faire, après leur avoir donné la mesure de son génie, il se sentiioit quitte envers eux et n'éprouveroit plus le remords ou le tourment de r inexercice de ses facultés ; mais, en se développant à lui-même des idées qui étoient plus confusément dans sa tête, en observant de plus près encore la richesse de la France et le malheur des peuples, il éprouve un tourment d'un autre genre que celui de Tantale. Il voit tomber le plus beau des édifices, et sa forte main qui le soutiendrait est trop loin pour y
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atteindre, mais il se cache à lui-même ce sentiment; j'ai soin de l'imiter , cette place est entre nous comme une maîtresse infidèle, nous n'en disons que du mal ; mais si elle revenoit le langage changeroit.
« G'étoit à Coppet que mon pî-re étoit le plus heureux. On respire en ce lieu l'indépendance ; toutes les idées ambitieuses paroissent si petites auprès de ces monts qui touchent aux cieux. Les hommes qui vous environnent sont heureux ; un rempart formidable vous sépare de la France. Une patrie qu'on a quittée dès l'enfance retrace au cœur les souvenirs et le calme de cet âge. On l'a quitté jeune, on y revient au commencement de la vieillesse, et l'intervalle qui sépare ces deux époques semble un rêve dont le souvenir est étranger à l'âme. Les années qui sont au devant de vous doivent ressembler à l'instant présent ; jeune, on dem.ande à l'avenir surtout de ne pas ressembler au présent ; plus âgé, on craint tout ce que Ton ne connoît pas. En Suisse, on est environné d'hommes qui ne retraçoient pas à mon père les idées de puissance, qui en ignoroient le nom, n'en concevoient pas le désir ; en France, dans la société, on ne jouit que par elle. La gloire nous environne à une certaine distance ; mais ceux qui vous approchent ne sentent que le pouvoir ou la réputation; l'éclat des actions, des écrits, demande une autre perspective. Dans la société, ce qu'on a été nuit à ce qu'on est ; un ministre hors de place est une femme qui n'est plus belle, mais elle doit souhaiter de vivre avec ceux qui ne l'ont pas vu dans sa jeunesse ».
L'éloge de la solitude de Coppet revient encore et