CHAPITRE IROISIEME
avec toutes les variantes possibles ; mais quand il s'agit de N» cker, on retrouve toujours comme conclusion, sous une forme ou sous l'autre : « Comme ce serait beau, si on le rappelait d'ici pour gouverner de nouveau la France ! » Non seulement pour M""^ de Staël, mais déjà pour ]VP° Necker, cette ravissante idylle des montagnes suisses, sur laquelle était répandu, frais comme la rosée, le charme de la Nouvelle Héloïse, était un lieu de bannissement qu'elle aspirait à quitter pour rentrer parmi les hommes et dans le tumulte du monde. « Je craignois mortellement qu'il (son père) voulût passer sa vie dans sa terre », écrit elle la première fois que cette antipathie pour la vie^de campagne s'exprime chez elle ; « qu'il me pardonne, je n'ai pas encore assez fait provision de souvenirs pour vivre sur eux le reste de ma vie. Ce n'est point les illusions, les plaisirs qui me retiennent, mais mon cœur qui l'adore trembleroit cependant si la porte à jamais se refermoit sur nous trois. Un moment encore, et peut-être je le suis dans la solitude. Si par un malheur affreux il se trou, voit sans autre lien que moi, je me dévouerois à lui, j'arracherois toute autre idée de mon cœur. Il m'en coûteroit peut-être ; mais, si je le rendois plus heureux, un mom.ent de sa joie vaut mieux que la peine de toute ma vie. Si de nouveaux devoirs ii.e retenoient, je l'attirerois vers moi. Détournons ma pensée d'une image funeste ; souvent on se tourmente à se représenter des malheurs auxquels peut-être on ne survivroit pas ^ » .
* D'Haussonville, Le salon de madame Necker, II, 178.
2l8 MADAME DE STAËL ET SON TEMPS
Que se passait-il, à cette époque, dans l'âme de la jeune fille ? Indépendamment de ses premiers travaux, quelques fragments trop courts du journal qu'elle écrivait alors nouà renseignent sur sa disposition d'esprii avant son mariage. Il y règne, en général, un ton mélancolique. « Qu'il m'en coûte pour me réveiller I 1 écrit elle le 21 juillet. « Ah ! ce n'est pas le caractère du bonheur que de tant craindre de commencer la journée, de redouter le moment où tous Its souvenirs vont rentrer dans le cœur et de préférer a la vie une image de l'anéantissement. Le sommeil me fait souvent trembler ; l'âme et le corps ensemble immobiles paroissent avoir alors une destinée trop pareille ; mais non, non ! le sentiment de soi subsiste encore, et c'est lui qui caractérise l'existence morale »,
Une autre fois, elle dit :
<( Quel horrible spectacle s'offre à mes yeux en m' éveillant I Je vois de mon lit une bière couverte d'un drap blanc, au milieu de la cour, devant la demeure de celle qu'o;i y vient d'y enfermer. C'est elle, ce sont ses membres, ce sont ses traits ; qu'est-il donc arrivé? Ceux qui l'aiment souffrent que la terre la couvre à jamais.
« Je vois encore cette bonne femme dans un vêtement villageois, étincelante de vie, robuste, joyeuse, sans défiance de l'avenir, à cinquante ans mariée depuis huit mois à un homme plus jeune qu'elle, qui l'aimoit, qu'elle aimoit, enyvrée de ce retour du printemps à >a fin de son automne, reconnoissante de ce bonheur inattendu, consacrée aux soins des mal-