‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 108 sur 298 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

heureux, perfectionnée par la félicité, un ange dans la jouissance, spectacle aussi beau et plus doux qu'un ange dans l'infortune. Une maladie contagieuse, la petite vérole, la saisit, et elle meurt et son cadavre occupe la place qu'elle remplissait pendant sa vie ! 11 suffit d'avoir vu vivante celle qu'on voit ensevelir, pour frémir de tous ses sens à ce spectacle. Au-dessus de sa chambre était une horloge, et, la sachant à l'agonie, chaque coup que j'entendois : « Voici, m'écrioi-je, le dernier pour elle, une àme va s'envoler vers le ciel, elle va savoir ce que les plus grands esprits ignorent » . Quelle image de dégoût et de terreur la mort représente, la mort en général ; la sienne ne fait pas la même impression ; un regret sensible, une espérance consolante, voilà ce qu'elle rappelle. La destruction, cette pensée terrible, ne frappe plus l'esprit, et notre âme d'avance se détache de ce corps que le temps consumera. iMais la mort de ce rju'on aime 1 Dieu, ces idées sombres pour la pensée, que seraient-elles pour le cœur? L'on verroit ces ministres de mort porter leurs mains sur ce qu'on aime ; au bruit de leurs chants funèbres, ils vous enleveroiènt le corps qu'on s'elforceroit de ranimer par les cris de son désespoir. Chaque son de la cloche annonceroit les pas qu'ils feroient vers la tombe, et son silence plus affreux encore signifieroit que tout a disparu. Non, de tels malheurs, quand on les sent, on ne les supporte pas. Ah I souverain don de la Providence, bonheur de pouvoir mourir, que vous calmez mes craintes ! Quand mon cœur égaré se représente les plus horribles malheurs, immortelle où finirois-

je ? Comment échapper ois-je à la terreur ? Mais la douce pensée de ma mort ôte à celle de ce qui m'est cher une partie de son horreur. Cependant quand l'instant de la séparation sera venu, que j'expire la première ; cet instant où j'apprendrois la mort de ce que j'aime, cet insiant que je lui survivrois, rassembleroit trop de tourmens. J'ai attaché ma vie à ceux qui, suivant les probabilités, ont moins d'années à parcourir. Oh I mon Dieu, du fond de mon âme, entends l'accent le plus vrai qui en soit jamais sorti, épargne à mon cœur un malheur que je ne veux pas nommer, et s'il m'arrivoit jamais, pardonne à mon âme d'aller te rejoindre et d'al tenter sur ton ouvrage» .

Ces épanchements d'une imagination surexcitée portent la date du 28 juillet ; le lendemain ces impressions ne sont point affaiblies, et, au milieu de la splendeur de l'été^ les mêmes visions sombres reparaissent.

« Hier au soir, un orage affreux s'est fait entendre; le mouvement de la nature a un grand empire sur l'âme ; tous les efforts de l'art des homm.es ne l'agitent point aussi puissamment ; la nature a été faite pour l'homme et l'analogie se fait sentir par l'émotion qu'elle lui cause. J'étois seule, je n'entendois que le bruit de l'orage, celui des habitants de la terre avait cessé, un calme mélancolique s'emparoit de mon cœur à l'abri. J'entendois la pluie tomber en torrens, la foudre réveilloit à chaque instant dans mon âme l'idée de la puissance de Dieu et du danger que je courois. Un sentiment de confiance m'élevoit vers le ciel, et, pour me rassurer encore, je repas-

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