CHAPITRE TROISIEME
sois dans ma pensée tout ce qui pouvoit me rendre indifférente à la perte de l'existence ; fatale énumération lorsque la mort ne la suit pas! J'étois déjà résignée ; mais, comme je ne tiens mon courage que des idées sensibles, j'étois ferme et cependant baignée de larmes. Cette contagion de la petite vérole aussi, pendant l'orage, dans les égaremens de mes rêveries je m'en supposois attaquée ; cette manière de mourir me faisoit horreur; il faudroit éloigner de soi ceux qu'on aime, se refuser le charme de Ja mort, le bonheur de leur donner les dernières marques de tendresse que ce fatal moment doit rendre si solennelles et si touchantes ; ne pas leur parler dans cet instant, où tout ce qu'on dit a un si grand caractère de vérité. Ah ! ce moment qu'on les voit, lorsqu'on sait qu'on ne les verra plus, semble rassemblera la fois les jouissances de toute la vie. Quel malheur aussi si la maladie troubloit l'esprit, vous rendoit une autre que vous-même. Quoi! l'on traiteroit avec froideur ce qu'on adore; malgré lui, dans sa pensée, quelquefois votre image et l'insensibilité se joindroient ensemble. Je le sais, il est affreux et faible de recevoir quelque impression par le délire des mourans, mais le déchirement de la douleur est causé par le souvenir des derniers adieux, et quel est le cœur qui veut épargner des regrets à ce qu'il a de plus cher?... Je hais aussi cette maudite maladie parce qu'elle défigure ; on ne pourroit plus sur son visage peindre sa pensée, attacher ses yeux éteins sur ce qu'on auroit le plus aimé, les ranimer du feu de son âme, conserver l'expression de la tendresse au milieu des an-
golsses de la mort, quand la parole manqueroit se servir encore de ses regards, et quand les yeux se fermeroient placer sur son cœur la main de ce qu'on adore pour le faire jouir encore de ces derniers battemens. Qu'il seroit horrible d'emporter en expirant la terreur d'avoir communiqué à ce qu'on aime le poison qui vient de vous consumer ; l'on veut qu'il pleure, mais qu'il vive ; ce n'est pas mourir que de laisser sur la terre des objets de sa tendresse : c'est échapper à Tanéantissement, et dans nos derniers moments mêmes la perspective de la mort de ce qui nous est cher conserve encore toute son horreur ».
On ne peut s'étonner si celle dont l'âme et l'imagination s'épuisaient en de semblables tableaux s'écrie, en songeant à sa propre jeunesse : « Temps si faussement vanté, temps de passions et de larmes» ! Des tempêtes intérieures comme celles-ci précèdent le développement mystérieux du talent «quand la nature» , pour parler avec Herder,« se dispose à frapper un accord » . Ce sont là des visions qui ne deviennent intelligibles que lorsque, aux heures de l'inspiration, elles se seront incarnées dans des figures idéales qui s'appelleront désormais Werther, Posa, René, Delphine, Corinne. Mais un autre sentiment encore s'était-il éveillé dans le cœur de la jeune fille? La réponse à cette question se trouve indiquée bien des années plus tard par un mot d'elle, adressé à un Allemand ; elle y déplore le sort de ceux qui ne peuvent disposer librement d'eux-mêmes et indique, comme objet de son premier et unique amour, un homme qui, lorsqu'elle était toute jeune encore, avait