CHAPITRE PREMIER
relever : «Ah ! si je le pouvais! », gémit piteusement le pauvre Gibbon. Un serviteur dut venir le remettre sur ses jambes. Cette scène est postérieure de vingtcinq ans et plus à son amour pour M^^" Curchod, Celle-ci a connu un autre Gibbon, non encore célèbre, il est vrai, mais jeune et attrayant ; elle parle de sa belle chevelure, de sa main fine, de son esprit distingué et de ses excellentes manières, et insiste sur l'expression spirituelle de sa physionomie pleine d'animation.
Gibbon, de son côté, a immortalisé dans ses Mémoires^ en ce style lapidaire qui lui est propre, le portrait de la jeune fille. « Ses attraits personnels», dit-il, (( étaient embellis par les vertus et par les talents de l'esprit... Dans ses courtes visites à quelques-uns de ses parents, à Lausanne, l'esprit, la beauté et l'érudition de M''^ Curchod furent le sujet des applaudissements universels. Les récits d'un tel prodige éveillèrent ma curiosité ; je la vis et je l'aimai. Je la trouvai savante sans pédanterie, animée dans la conversation, pure dans ses sentiments et élégante dans ses manières. La première et soudaine émotion se fortifia par l'habitude et le rapprochement d'une connaissance plus familière. Elle me permit de lui faire deux ou trois visites chez son père. J'ai passé quelques jours heureux dans les montagnes de la Franche-Comté * ; les parents encouragèrent honorablement ma recherche. Dans le calme de la retraite, les légères vanités de la jeunesse n'agi-
* Il y a ici une erreur, puisque Crassier est en Suisse.
t?iit plus son cœur distrait, elle prêtait l'oreille à la voix de la vérité et de la passion, et je puis me flatter de l'espérance d'avoir fait quelque impression sur un cœur vertueux. A Crassier, à Lausanne, je me livrai à l'illusion du bonheur. Mais à mon retour en Angleterre, je découvris bientôt que mon père ne voudrait jamais consentir à cette alliance, et que, sans son consentement, je devais renoncer à toute espérance. Après un combat pénible, je cédai à ma destinée » . Suit le passage classique : « Je soupirai comme amant, j'obéis comme fils. Insensiblement, le temps, l'absence et l'habitude d'une vie nouvelle guérirent ma blessure. Ma guérison fut accélérée par un rapport fidèle de la tranquillité et de la gaîté de la demoiselle ellermême, et mon amour se convertit peu à peu en respect et en amitié * ».
Le hasard a voulu que les archives de Coppet fournissent à l'arrière-petit-fils de M"' Curchod les moyens de soumettre à un nouveau contrôle le petit drame intime raconté ici en termes si mesurés ; le résultat de l'enquête modifie assez sensiblement les faits avancés par le jeune Gibbon. C'est Suzanne qui l'aimait véritablement, et elle ne put renoncer à cet amour, même quand le sien fut depuis longtemps refroidi. M. d'Haussonville a publié quelques lettres adressées par Gibbon à la jeune fille au début de leur liaison. Il s'y compare, loin d'elle, à un prince oriental soudainement enfermé dans un cachot, à Adam chassé du paradis ; il parle, au bout
^ Gibbon, Memolrs of my life and lurilings, ch. iv.