‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 111 sur 298 · CHAPITRE TROISIEME 22 D · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME 22 D

à celui de la couronne alors aux mains d'un faible souverain d'origine allemande, qui ne cessait de répéter qu'il aimerait mieux être tambour en Allemagne que roi en Suède. Les humiliations qu'il endurait sans se plaindre éveillèrent d'autant plus ardemment chez sa femme, Louise-Ulrike, sœur du grand Frédéric, ie désir de trouver un vengeur dans la personne de son fils, le futur Gustave III : « Souviens-toi bien », lui écrivait-elle en 1770, alors qu'il se rendait à Paris en traversant l'Allemagne, a souviens-toi bien que nous sommes les plus grands mendiants de l'Europe, et qu'il n'y a pas un seul petit prince dans ma patrie qui n'ait un plus beau mobilier, une plus belle argenterie, une domesticité plus convenable que les nôtres. Chez nous, tous les biens sont aux mains du clergé et des paysans. La noblesse qui, en tout pays, doit être assurée contre le besoin, est ruinée en Suède, et de plus assez déraisonnable pour méconnaître son unique moyen de salut ; elle préfère acheter sa ruine pour deux ou trois mille thalers et sacrifie, dans chaque Reichstag, ses privilèges et ses voix aux plus offrants. C'est là un terrible tableau. Compare toi-même ! Tu vas dire : Maman est de mauvaise humeur I Mais qui ne le serait pas dans ce pays, où Ton meurt de dégoût, où l'on ne bavarde que sur la politique, et où tous les bavardages ne sont suivis d'aucun résultat^ ! »

Le jeune homme de vingt- quatre ans à qui s'adressaient ces plaintes amères avait été élevé selon les

** Geijer, Papiers posthumes de Gustave III, II, 5.

idées françaises, mais dans le sens du parti dominant en Suède. Son éducation achevée, on jugea qu'il avait le cœur aussi vide que la tête \ et on lui imposa un mariage qui le rendit malheureux. En désaccord, pendant toute sa vie, avec sa mère et sa femme, iinmond, superficiel, mais rusé, brave, hardi, et résolu à assurer, même au prix de sa vie, la sécurité du trône et l'indépendance du royaume, telle était, dans ses traits essentiels, la personnalité du jeune prince qui se rendait à Paris pour rétablir, grâce aux bonnes dispositions de Choiseul, les anciennes relations entre son pays et la France. Mais, à son arrivée dans la capitale, le ministre ami de la Su.^de éiait tombé du pouvoir, et tout semblait mis en question. Tout à coup, en février 1770, le père de Gustave mourut. Celui-ci était roi. Il ne quitta Paris qu'après avoir fait promettre au nouveau ministère de payer, comme autrefois, des subsides à la Suède, dès que lui-même aurait réussi à relever la puissance de la couronne et à humilier une aristocratie arrogante et hostile à l'alliance française. Cette condition fut remplie le 19 août 1772. Gustave 1[1 fit son coup d'Etat sans qu'une goutte de sang eut été versée, et se présenta au Reichstag avec trois projets de constitution en poche, dontle pi us convenable à son avis fut accepté par serment avant qu'un quart d'heure se fût écoulé. Un récent historien a dit de cette constitution qu'elle avait préservé les Suédois du sort des Polonais ^

* Geffroy, Gustave ÏI1 et la cour de France^ 1, 97. — Léouzon Le Duc, Gustave III, Paris, ^1861.

2 Albert Sorel, L'Europe et la Révolution française^ I, 65.

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