CHAPITRE TROISIEME
A partir de ce moment, le jeune roi gouverna à Stockholm de façon à être admiré à Ferney comme un de ces monarques éclairés du dix-huitième siècle, (c tout puissants pour le bien, se liant les mains pour s'empêcher de faire du mal ». Il accorda la liberté de la presse et des cultes, appuya les physiocrates, puis, sur la prière de ses amies françaises, fit planter la Dalécarlie de pommes de terre et embellir sa capitale par des artistes parisiens. 11 voyait avec plaisir les jeunes gentilshommes suédois prendre du service dans les régiments français, à la condition de rentrer plus tard dans leur patrie.
Le plus brillant de ces militaires fut le comte Stedingk, qui, né en 1746, la même année que Gustave III, lui survécut jusqu'en 1837. Avec ses amis Lauzun , Coigny , Talleyrand-Périgord, Vaudreuil, Noailles, Vauban, Ségur, La Fayette, il alla faire la campagne d'Amérique etsedistingua à l'assaut du fort de Savannah par une si brillante bravoure, que, à son retour en France, en 1780, à la suite d'une blessure, il se vit célébrer au théâtre et devint le héros du jour, si bien que iVr^^ Necker elle-même lui consacra une poésie de circonstance. Il abandonna en 1787 le service de Louis XVI et le régiment Royal- Suédois pour prendre part à une expédition en Finlande^ d'où il revint feld-maréchal. Il fut nommé ensuite ambassadeur à Saint-Pétersbourg, situation qu'il conserva sous les successeurs de Catherine 11; Joseph de Maistre l'y connut et apprit à l'apprécier*.
* Comte Biörnstierna, Mémoires du feld-maréchal comte Stedingk, Paris, 1844, 2 vol.
En 1774, un compatriote de Stedingk, le comte Jean -Axel de Fersen, âgé de dix-neuf ans, arriva pour la troisième fois dans la capitale de la France. 11 était fils du sénateur comte Frédéric Axel, un des hommes les plus influents de la Suède, et d'une mère appartenant à une famille de réfugiés français, les de La Gardie. Il ne séjourna que peu de temps à Paris, fut présenté à Versailles au roi, à M""^ Du Barry et à toute la cour, et reçut, à partir de ce moment, le surnom de « beau Fersen ». Le comte de Creutz écrivit à son souverain que l'attitude du jeune homme était excellente ; qu'une rare noblesse de sentiments s'associait chez lui à la physionomie la plus sympathique et à beaucoup d'in^lligence \ Louis XV délivra au jeune comte un brevet d'officier dans le régiment Royal- Bavière ; mais celui-ci ne revint à Paris qu'en 1778 et jouit, à partir de ce moment, de la faveur, si mal interprétée plus tard, de Marie-Antoinette. On prétendait avoir remarqué, entre autres choses, qu'un jour, au piano, tandis quelle chantait cette strophe de Didon :
Ah ! que je fus bien inspirée Quand je vous reçus dans ma cour,
ses regards s'étaient dirigés sur le jeune homme avec une émotion mal dissimulée. Une lettre de Creutz au roi raconte comment Fersen soutint la difficile épreuve de cette auguste sympathie. Les événements donnèrent plus tard à la lettre de l'ambassadeur la
* *Reumont, Petits écrits historiques: Le roi Gustave IJI de Suède à Aix-la-Chapelle, 1780-91, p. 319 et suivantes.