‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 113 sur 298 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

valeur d'un important témoignage en faveur de ces deux infortunées victimes des révolutions. « Je dois confier à Votre Majesté», écrit Creutz le 10 avril 1779, 0 que le jeune comte de Fersen a été si bien vu de la reine, que cela a donné des ombrages à plusieurs personnes. J'avoue que je ne puis pas m'empêcher de croire qu'elle avait du penchant pour lui : j'en ai vu des indices trop sûrs pour en douter. Le jeune comte de Fersen a eu dans cette occasion une conduite admirable par sa modestie et par sa réserve, et surtout par le parti qu'il a pris d'aller en Amérique. En s' éloignant, il écartait tous les dangers ; mais il fallait évidemment une fermeté au-dessus de son âge pour surmonter cette séduction. La reine ne pouvait pas le quitter des yeux les derniers jours ; en le regardant, ils étaient remplis de larmes. Je supplie Votre Majesté d'en garder le secret pour elle et pour le sénateur Fersen. — Lorsqu'on sut le départ du comte, tous les favoris en furent enchantés. La duchesse de Fitz-James lui dit : « Quoi I Monsieur, vous abandonnez ainsi votre conquête? — Si j'en avais fait une, je ne l'abandonnerais pas^ répondit-il ; je pars libre, et malheureusement sans laisser de regrets ». Votre Majesté avouera que cette réponse était d'une sagesse et d'une prudence au-dessus de son âge » ^ .

L'extérieur du jeune homme répondait à la description qu'en donne son vieil ami ; il avait quelque chose de noble et de distingué ; ses beaux traits,

* Geffroy, Gustave III et la cour de France, I, 361.

doux et mélancoliques, convenaient à un héros de roman, « mais pas d'un roman français » , remarque un de ses contemporains, « car il n'en avait ni l'audace ni l'assurance^)). Fersen lui même raconte que, lorsque Dumouriez le rencontra en Belgique en 1792, il s'excusa de ne l'avoir salué que légèrement, alors que sa belle physionomie seule aurait dû le faire reconnaître ^ Bien des années après, Herder relevait également la beauté remarquable de Fersen, qu'il trouvait cependant trop peu animée \ En Amérique Fersen servit avec distinction et devint colonel ; à son retour, il voyagea avec Gustave III et ne rentra à Paris qu'en 1784 ; c'est alors que Louis XVl le nomma colonel du régiment Royal- Suédois.

Dansl'intervallcun autre de ses compatriotes, le baron Erich-Magnus de Staël-Holstein, attaché depuis 1776 au comte de Creutz en qualité de secrétaire d'ambassade, avait été accueilli par la société parisienne. Né en 1749, d'une ancienne famille, il avait été destiné à la carrière militaire, qu'il suivit jusqu'au moment de son entrée dans la diplomatie ; lui aussi il avait songé à prendre part à la guerre d'Amérique, mais en se rangeant du côté anglais*. C'était un homme du monde, agréable, insinuant, actif et pratique,

* Duc de Levis, Souvenirs.

* Klinckowström, Le comte de Fersen et la cour de France, II, 69.

3 *Böttiger, Choses littéraires et contemporaines.

* Léouzon Le Duc, Correspondance du baron de Staël, introduction.

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