CHAPITRE TROISIÈME 23 I
mais qui n'avait ni les brillantes qualités de Stedingk ni l'attrait sympathique de Fersen. En revanche, il s'entendait merveilleusement à gagner à Paris la faveur de quelques dames âgées pour la plupart et amies de Gustave III. Depuis son séjour en France, celui-ci correspondait avec plusieurs d'entre elles, qui le renseignaient sur les nouvelles du jour et les événements politiques. Une de ces correspondantes, la belle, enthousiaste et spirituelle comtesse d'Fgmont, une des premières à qui Rousseau fit la lecture de ses Confessions^ cherchait, jusque sur son lit de mort, à enflammer Gustave pour la liberté et le bonheur des hommes. Bien diflerente était la vieille comtesse de La Marck, dont la jeunesse remontait au règne de Louis XIV et que Palissot, dans sa comédie des Philosophes, persifla sous le nom de la pédante Gydalise, auteur d'un in-quarto traitant de l'esprit, du bon sens,
Des passions, des lois et des gouvernements, Des peuples policés et des peuples sauvages, De la vertu, des mœurs, du climat, des usages, Du di^ordre apparent, de l'ordre universel, Du bonheur idéal et du bonheur réel.
Une femme plus influente et d'un esprit plus solide que M""** de La Marck, mais éprise, comme elle, d'un idéal politique qu'elle croyait avoir trouvé dans la constitution anglaise, c'était M'^^ de Boufflers, l'amie de Hume, de Jean- Jacques et de Gustave ill, auquel elle ofl'rit l'hospitalité de sa maison d'Auteuil. Elle était à peu près la seule femme de son pays et de
son temps qui connût l'étranger pour l'avoir visité elle-même. De longues relations avec le prince de Conti, qui résidait au Temple, lui valurent le surnom de r (( idole du Temple » ; elle passait pour être aussi bienveillante que spirituelle, et pardonnait à Voltaire de railler, avec son bon sens habituel, les dames qui, comme elle, cherchaient la constitution française :
Mais, Monsieur, des Capets les lois fondamentales,
Et le grenier à sel, et les cours féodales,
Et le gouvernement du chancelier Duprat * ?...
Le jeune Staël parvint à conquérir la sympathie de la comtesse de Bouffiers. Creutz fit savoir au roi que celle-ci chérissait son secrétaire comme un fils ; il ajoutait en plaisantant que les plus jolies femmes de Paris, telles que M""" de La Marck et la maréchale de Luxembourg (toutes deux plus que sexagénaires), l'avaient menacé, lui Creutz, de lui faire un mauvais parti, s'il ne prenait pas en main la cause de Staël.
Ce qu'elles entendaient parla, l'ambassadeur ne se fit pas faute de le dire. Staël avait épuisé ses ressources % et sa première allusion à la façon dont il songeait à se tirer d'affaire se trouve dans une lettre à Gustave, en date du 27 juin 1779. Il lui rappelle qu'il lui a déjà parlé de son dessein de demander la main de M^'** Necker. Une conversation sur ce point
* Voltaire, Les Cabales.
2 Léouzon Le Duc, Correspondance du baron de Slaè'lf et Geffroy, Gustave lll et la cour de France.