‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 118 sur 298 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

que la Suède convoitait depuis longtemps. 11 obtint à sa place, par la convention du l^^juin 1784, l'île Saiiit-Barthélemy, qui avait appartenu jusque-là à la France, et accorda enfin à son ambassadeur ce que Necker exigeait pour lui, à l'exception du titre de comte et de la garantie de son poste à vie. 11 promettait seulement de le lui conserver pour les six années qui suivraient l'expiration de ses fonctions d'ambassadeur. Qui pouvait alors pressentir que, bien avant ce terme écoulé, la monarchie française aurait cessé d'exister ! Pleine de joie, M"^ de Bouffiers écrivit à son royal ami une lettre où s'exprimait la satisfaction de se voir enfin débarrassée des ennuis de cette longue et pénible transaction. « J'en ai fait les premières propositions il y a plus de cinq ans, et depuis trois ans je ne cesse de solliciter ou de vive voix ou par écrit... Enfin,» dit-elle en achevant sa lettre, «j'espère que ce riche mariage ne laissera pas que d'être avantageux pour la Suède ». Le 16 octobre 1785, dans une nouvelle lettre à son père, Fersen écrivait que la chose était enfin décide'e, et qu'il était heureux « de l'excellente affaire » que faisait Staël. Il mentionne que M"^ Necker a donné à ce dernier la préférence sur Pitt, et termine en disant : « Je l'ai vue il y a quelque jours : elle n'est pas jolie, au contraire, mais elle a de l'esprit, de la gaieté, de l'amabilité ; elle est très bien élevée et remplie de talents. Les noces doivent se faire le 10 ou le lo du mois prochain* ».

1 Klinckowstrôra, Le comte de Fersen et la cour de France, introduction, XXXIX.

La politique fit plus tard ce que n'avait pu faire l'amour et brouilla le chevaleresque admirateur de la reine de France avec son ami de jeunesse et l'épouse de celui-ci.

Une maladie que fit M"*" Neckeren automne retarda son mariage ; puis un obstacle peu prévu, que Gustave III va nous faire connaître, faillit encore compromettre l'issue finale : « Je savais bien, mon cher Staël », écrit-il le 2 novembre, « qu'il fallait être aimable, d'une jolie figure et ambassadeur pour être le mari de M''° Necker ; mais je ne savais pas qu'il fallait être bon chrétien, et encore avec paraphe. Si vous m'eussiez dit un mot, je vous aurais envoyé mon attestât, et, comme je suis le pape de mon Eglise, je parie que mon paraphe eût été aussi orthodoxe que celui du curé de votre village ; mais vous ne savez pas que vous n'auriez pas pu épouser M^'"^ Necker si vous fussiez venu dix ouvingtansplustôt au monde, non pour votre âge, mais pour l'extrait de baptême, car alors il ne s'en trouvait pas dans toute la Suède ; c'est une nouvelle mode introduite depuis peu.... »

Une union qui répondait si complètement à la manière de voir et aux habitudes de la société d'alors aurait du, semble-t-il, obtenir l'approbation générale. Cependant il n'en fut pas ainsi, si l'on en croit une des nombreuses correspondances adressées à l'impératrice Catherine de Russie : « Tout le monde )),-y lit-on, a est d'avis que M^'° Necker a fait un très vilain mariage ^ » .

* Grimm et Catherine II, Correspondance. Recueil de La Société impériale de Uussie^ XXIII, 370.

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