CHAPITRE PREMIER
dune semaine passée chez le pasteur Curchod, des trésors inappréciables qu'il y a trouvés, de l'âme incomparable dont la possession est plus désirable que celle d'un empire et même de la « philosoi)hie)). De m.ême que Socrate remerciait les dieux de l'avoir fait naître Grec, de même il les remerciait de lui avoir fait connaître la meilleure et la plus ravissante des créatures. 11 ne faut pas qu'elle bâille en le lisant : jamais prédicateur ne fut plus convaincu que lui. La passion de Gibbon était telle, si l'on en croit Julie de Bondeli, l'amie de J.-J. Rousseau et de Wieland, qu'on le rencontra un jour dans le voisinage de Lausanne, l'épée nue à la main, arrêtant des paysans auxquels il demandait, avec des menaces, s'ils connaissaient une personne plus belle et plus aimable que M"" Curchod, de Crassier \
La jeune fdle devint sa iiancée ; mais elle n'en éprouvait pas moins sur sa fidélité des scrupules et des doutes qu'il essayait en vain d'apaiser. Quand elle apprit que le père de Gibbon était opposé au mariage de son fils, elle ne fut plus maîtresse de ses préoccupations. L'idée d'une rupture, toute fois, était bien loin de l'esprit de Suzanne, lorsque, sur l'ordre de son père, le jeune homme dut regagner l'Angleterre, au printemps de 1758. Pendant les quatre années qui suivirent, l'envoi d'un Essai sur r étude de la littérature^ avec une froide épître dédicatoire, fut à peu près l'unique signe de vie que donna Gibbon à la fiancée délaissée par lui dans les montagnes de
* * Bodernann, iulie de Bondeli, 217-218.
2b MADAME DE STAËL ET SON TEMPS
la Suisse. Dans l'intervalle, le père de Suzanne était mort ; la jeune fille s'était établie avec sa mère à Genève, où elle donnait des leçons. D'après une tradition locale, elle se rendait à cheval auprès de celles de ses élèves qui habitaient les environs de la ville, et leur faisait parfois des conférences ou leur distribuait des prix du haut d^une petite estrade de verdure ressemblant à une chaire, élevée à ciel ouvert pour elle '. Elle jouissait de l'estime universelle, d'un renom de grande instruction, et entretenait des correspondances relatives aux affaires littéraires du jour. C'est ainsi qu'elle dissertait avec Julie de Bondeli sur le caractère de la Nouvelle Héloïse ^ Plus tard, sa pensée se reportait volontiers vers cette période de sa vie ; quoique dans une situation précaire et absolument incertaine de l'avenir, elle n'en avait pas moins d'heureux moments, qu elle ne retrouvait plus aux jours de pleine prospérité : « J'étais pauvre alors, incertaine de mon sort, mais j'avais des accès de joie dont je ne suis plus susceptible, et je cherche vainement dans les brillantes assemblées quelques traces de la vive impression que j'éprouvais alors' ». Cet épisode de son existence ne fut d'ailleurs pas de longue durée. Sa mère mourut trois ans après son père, en 1763 ; elle s'accusa, au fort de son affliction, d'avoir attristé les derniers jours de celle-ci
* Sainte-Beuve, Madame Necker. Causeries du Lundi, IV,
- * Bodemann, Julie de Bondeli. Deux lettres à Suzanne Curchod, à Genève, 1761.
^ Golowkin, Lettres recueillies en Suisse, 354.