CHAPITRE QUATRIÈME
billait pas toujours avec goût. ^ Ce qui a droit d'étonner davantage, c'est que M""^ de Bouffiers, sans accorder le moindre répit à la jeune femme, ne cachait nullement combien peu de satisfaction elle attendait pour son ami Staël de cette union dont il lui était redevable.
Immédiatement après la célébration du mariage, elle écrivit au roi de Suède : « Je souhaite que M. de Staël soit heureux, mais je ne l'espère pas... Sa femme est élevée dans des principes d'honnêteté et de vertu, il est vrai, mais elle est sans aucun usage du monde et des convenances, et si parfaitement gâtée sur l'opinion de son esprit qu'il sera difficile de lui faire apercevoir tout ce qui lui manque. Elle est impérieuse et décidée à l'excès. Elle a une assurance que je n'ai jamais vue à son âge et dans aucune position. Elle raisonne sur tout à tort et à travers, et, quoiqu'elle ait de l'esprit, on compterait vingt-cinq choses déplacées pour une bonne dans tout ce qu'elle dit. L'ambassadeur n'ose l'avertir de peur de l'éloigner de lui dans les commencements. Pour moi, je l'exhorte à employer d'abord la fermeté, sachant que c'est la manière dont on a commencé qui décide bien souvent du reste delà vie. Aureste, les partisans de son père la portent aux nues ; ses ennemis lui donnent mille ridicules ; les personnes neutres, tout en rendant justice à son intelligence, lui reprochent de. parler trop et de montrer plus d'esprit que de bon sens et de tact. Si elle était moins gâtée par
* Garo, La fin du dix-huitième siècle, II, 186 : La Jeunesse de M"« de Staël.
l'encens qu'on lui prodigue, j'aurais essayé de lui donner quelques conseils * ».
C'était là tout au début, qu'on y songe bien, le jugement des amis ; quel devait être celui des adversaires tels que Rivarol ou M"" de Genlis ? L'opinion publique ne s'est jamais montrée spontanément bienveillante à l'égard de M""® de Staël ; celle-ci a dû la conquérir par force et triompher toujours et partout des préjugés et souvent aussi de l'antipathie dont elle était l'objet.
Conformément aux usages d'alors,, les nouveaux mariés restèrent quelques semaines avec leurs parents, avant d'occuper l'hôtel de l'ambassade suédoise, situé dans la rue du Bac. Depuis la démission deNecker, la famille habitait (de 1781 à 1788) un hôtel dans la rue Bergère, le nouveau ministre s' étant un peu trop empressé de louer à long bail l'hôtel Leblanc.
On a conservé la lettre par laquelle la jeune femme prend congé de la-, maison paternelle :
« Ma chère maman,
« Je ne reviendrai pas ce soir chez vous. Voilà le dernierjourque je passe comme j'ai passé toute ma vie I Qu'il m'en coûte pour subir un tel changement ! Je ne sais s'il y a une autre manière d'exister ; je n'en ai jamais éprouvé d'autres, et l'inconnu ajoute à ma peine. Ah I je le sais, peut-être, j'ai eu des torts en-
* Geffroy, Gustave IJI et la cour de France, II, 384.