‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 122 sur 298 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

vers VOUS, maman. Dans ce moment comme à celui de là mort, toutes mes actions se présentent à moi, et je crains de ne pas laisser à votre âme le regret dont j'ai besoin. Mais daignez croire que les fantômes de l'imagination ont souvent fasciné mes yeux, que souvent aussi ils se sont placés entre vous et moi et m'ont rendu méconnaissable. Mais je sens en ce moment, à la profondeur de ma tendresse, qu'elle a toujours été la même. Elle fait partie de ma vie et je me sens tout entière ébranlée, bouleversée au moment où je vous quitte. Je reviendrai demain matin, mais cette nuit je dormirai sous un toit nouveau. Je n'aurai pas dans ma maison l'ange qui la garantissoit de la foudre ou de l'incendie. Je n'aurai pas celle qui me protégeroit sij'étais au moment de mourir et mecouvriroit devant Dieu des rayons de sa belle âme. Je ne saurai pas à chaque instant des nouvelles de votre santé. Je prévois des regrets de toutes les minutes. Je ne veux pas vous dire, maman, à quel point ma tendresse pour vous ajoute à la force de mon cœur. La vôtre est si pure, qu'il faut faire passer parle ciel tous les sentiments qu'on lui adresse. Je les élève vers Dieu : je lui demande d'être digne de vous ; le bonheur viendra ensuite, viendra par intervalle, ne viendra jamais ; la fin de la vie termine tout, et vous êtes si sûre qu'il y en a une autre, si sûre que mon coçur n'en peut douter.

« Je ne fmirois pas; j'ai un sentiment qui me feroit écrire toute ma vie. Agréez maman, ma chère maman, mon profond respect et ma tendresse sans bornes.

« Ce jeudi matin, chez vous encore » . *

Quelque relâchés et méprisés au dehors que lussent les liens conjugaux dans les régions sociales où se dénouait le premier acte du mariage des époux Staël, on s'est pourtant demandé dès ce temps-là en quoi cette nouvelle existence avait contribué au bonheur intime de la jeune femme. M""® de Staël elle-même semble dès le début résoudre la question négativement ; elle n'a jamais cessé, en effet, de représenter le bonheur dans le mariage comme le but suprême, et en même temps comme le rêve impossible de ses désirs. Elle s'exprime dans ce sens très peu de temps après son mariage ; son dernier mot à ce sujet se trouve dans ce célèbre dernier chapitre de L Allemagne où elle a donné sa note la plus élevée sous le rapport de l'expression et de l'éloquence. On veut avoir trouvé une allusion à sa situation personnelle dans le passage de Corinne où l'héroïne, parlant des prétendants à sa main, cite un grand seigneur allemand qui a commencé par gagner son estime, mais qui, mieux connu d'elle^ s'est montré trop dépourvu de valeur intellectuelle pour pouvoir conserver cette estime d'une manière durable. Quelques remarques des Lettres sur J. -/. Roussemi^ publiées peu de temps après le mariage de M""® de Staël, en 1788, sont plus explicites encore : « Peut être Rousseau », ainsi s'exprimet-elle, « s'est-il laissé trop aller à l'impulsion de son âme et de son talent... ; mais voyez comme il a respecté l'amour conjugal !;.. Comme il révère le lien

* D'Hausson ville, Le salon de madame Necker, If, 78. -

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