CHAPITRE QUATRIEME
auquel la nature nous destine ! comme il a voulu prouver qu'il est fait pour rendre heureuse, qu'il peut suffire au cœur même qui a connu d'autres délices !... Qui oserait répondre qu'ils (les sacrifices) sont impossibles, lorsque Rousseau nous apprend que la plus passionnée des femmes, que Julie en a été capable ? » Mais elle se rend très bien compte du danger provoqué par Rousseau lui-même, quand, parlant de son système sur l'éducation des femmes, elle dit : « Rousseau voulait élever la femme comme l'homme, d'après la nature, et suivant les différences qu'elle a mises entre eux ; mais je ne sais pas s'il faut tant la seconder^ en confirmant, pour ainsi dire, les femmes dans leur faiblesse... Une grande force d'âme leur est nécessaire ; leurs passions et leur destinée sont en contraste dans un pays où le sort impose souvent aux femmes la loi de n'aimer jamais ».
Passant ensuite à l'examen du supplément de son ouvrage, où Rousseau nous peint Sophie trahissant Emile, son époux, M"° de Staël s'écrie : « Ah ! Rousseau, c'est mal connaître les femmes ; leur cœur peut les égarer, mais leur cœur sait les défendre ; aucune de celles môme que la vertu seule n'arrêterait pas, unie à ton Emile, aimée par lui, n'aurait changé la paix et le bonheur contre le désespoir et la honte ; aucune, faible même, comme tu veux qu'elles le soient, ne se fût bannie du paradis terrestre, en rompant les liens d'un hymen formé par l'amour ».
Ainsi s'exprijue l'auteur dans ces lettres qui, comme on l'a justement remarqué, « ont été écrites
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avant quelle fût atteinte par l'orage » ' ; quand celuici fondit sur elle, elle se trouv?- nécessairement désarmée. Qu'advint-il de cette glorification poétique de l'amour dans le mariage, dès qu'il cessa de trouver, conformément à ses principes empruntés à Rousseau, (( le devoir dans l'inclination « et « la vertu dans l'ir.; pulsion naturelle ? » Jl advint ce qui devait arriver : au bout de quelques années les deux époux se trouvèrent désunis, en fait sinon formellement. La nature saine et franche de IVP^ de Staël la préserva non pas du naufrage assurément, mais au moins de plaintes peu justiliées sur le sort qui lui était échu en partage. Elle reconnut que, par rapport au bonheur conjugal, la mise qu'elle apportait n'était pas suffisante pour assurer un bon lot. Son mari, par contre, tomba dans l'erreur commune de croire que, ayant pris toutes ses précautions en vue des intérêts d'ici-bas, il obtiendrait par surcroît le cœur de sa femme. Sa désillusion dut lui être d'autant plus pénible que cette femme, au témoignage de tous ses amis, lui avait inspiré non pas une passion passagère, mais une véritable afléction. Un de ces amis, Reuterholm, écrit encore en 1793 au chancelier du duc-régent de Suède : « Bien que son aimable épouse lui soit hostile, Staël n'a jamais cessé pour son malheur de lui être tendrement attaché, ce qui en tout cas est une preuve de son bon cœur » ^ La correspondance
1 M»" Necker de Saussure, Notice.
* Léouzon Le Duc, Correspondance du baron de Staël, introduction.