CHAPITRE QUATRIÈME 25 I
entre Reuterholm et le baron de Staël offre de plus un autre genre d'intérêt.
Un trait caractéristique du dix-huitième siècle finissant, c'est son amour pour le mystérieux. Il revêt chez les uns la forme d'une religiosité sentimentale ; il se traduit chez les autres parle goût des associations secrètes et des pratiques superstitieuses qui, dans des temps plus éclairés au point de vue religieux, auraient été repoussées par la foi naive dun enfant. Le besoin du surnaturel, si longtemps honni et nié par les doctrines matérialistes, s'affirmait jnaintenant sous forme de doctrines occultes, de nouveaux prophètes, d'évocation des esprits et devisions de tout genre. Des hommes sérieux, éminents même, prirent part à ce mouvement ; mais un plus grand nombre de fourbes adioits s'y mêlèrent. Le mysticisme de ce temps-là a ceci de commun avec la philosophie de la même époque, qu'il préfère jouer avec les sentiments que de s'enchaîner à des lois déterminées. Il n'y avait pas de contradiction intime entre la philosophie sensua'iste et ce genre de mysticisme, qui croyait, avec Mesmer et Puységur, avoir trouvé dans le magnétisme animal la panacée universelle des maux physiques et l'explication naturelle du mystère, tandis qu'il s'efforçait en même temps, à l'aide du somnambulisme, de ramener le surnaturel et de se constituer en secte.
Vers l'époque 011 Mesmer quitta Paris, en 1781, le Sicilien Balsamo Gagliostro y fit son entrée. Plus lard, pendant son emprisonnement à Rome, il affir-
mait être délégué par les illuminés allemands*. L'organisateur de ceux-ci, le Bavarois Weishaupt, cherchait, par l'intermédiaire d'adeptes, comme Knigge, entre autres, à soumettre la franc-maçonnerie française à sa propre doctrine, qui n'était en somme que celle de Rousseau sur la propriété et la société, poursuivie dans ses conséquences logiques. Au jugement de beaucoup d'historiens, parmi lesquels il faut citer Louis Blanc, Weishaupt a été un des conspirateurs les plus considérables qui aient jamais existé ; mais son plan échoua. La franc -maçonnerie française préféra le programme plus net du jeune Mirabeau : lutte incessante contre le despotisme au profit de la liberté civile et rehgieuse, programme qui avait de plus l'avantage d'être national, aux aspirations vagues de Weishaupt, auxquelles revinrent en partie un peu plus tard Fauchet et Babeuf. ^ Quant à Cagliostro, ses exploits se déroulèrent sur un autre terrain ; son nom se rattache à l'affaire du Collier et au cardinal Louis de Rohan, tandis que Mesmer trouva un disciple enthousiaste dans la personne de La Fayette ^
Le mysticisme religieux de l'époque, tel que le représentaient Martinez Pasqualis, Saint-Martin, Swedenborg, Lavater, ne sortait en rien de ces régions sensualistes ou politiques ; par le noble et
* Henri Martin, Histoire de France, 4™« édit. XVI, 531.
2 Mirabeau, Mémoires, II, liv. VI, et Lettre sur Cagliostro et Lavater, 1786.
3 La Fayette, Mémoires, II, 93, et sa correspondance avec Washington.