‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 126 sur 298 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

sur l'avenir, croyait aux apparitions et aux présages, ainsi qu'aux mystères du carbonarisme, et songeait sérieusement, pendant son séjour à Rome, ä reconstruire le temple de Jérusalem. Même la sympathie qu'il témoignaen Italie au prétendant Charles-Edouard Stuart était associée au désir de lui succéder comme grand -maître de la maçonnerie, dignité occupée par le prétendant en sa qualité de roi légitime d'Ecosse. Le poète dramatique Zacharias Werner a mis en œuvre plus tard, dans ses Fils de la Vallée, la tradition qui faisait ainsi du roi d'Ecosse le successeur légitime des Templiers ^

Tandis que Gustave III se perdait dans des pensées et des rêveries de ce genre, son frère Charles, duc de Sudermanie, conjurait les puissances de l'abîme pour apprendre d'elles par quelles combinaisons du destin il remplacerait sur le trône son frère et son neveu : expériences dangereuses, qui donnaient de plus en ])lus à cette conjuration le caractère d'une conspiration. Son confident en cette matière était son ami le plus intime, ce baron de Reuterholm dont nous avons parlé, qui sut exploiter si habilement les dispositions de son protecteur, qu'il le tint bientôt complètement sous sa dépendance. Reuterholm, zélé franc-maçon, était l'ami du baron de Staël, qui partageait à un tel point son intérêt pour le côté mystique des sectes, qu'un des membres de son ambassade, un certain lïalldin, était spécialement chargé de pratiquer ces rites et ces conjurations. ^

* * Reumont, La comtesse d'Albamj, I, 239-240. . 2 Gefîroy, Gustave lll et la cour de France, II, 270.

Une lettre de Staël à Reuterholm, à la suite du séjour prolongé de celui-ci (1789-90) à Paris, Avignon et Rome, dans l'intérêt des illuminés et des francsmaçons, montre quelle singulière disposition d'esprit s'était emparée de lui.

(c Mon tendre ami, j'ai subi depuis votre départ des heures bien amères. Mon sort serait plus tolérable, si je savais porter ma croix, si le vieil homme n'était pas chez moi si vivace, si je m'abandonnais franchement dans la main de Dieu, dont la puissance et la bonté sont infinies. Quand je pense à tout le mal que j'ai fait et à tout le bien que j'ai négligé de faire, je sens que j'ai mérité mille fois plus de traverses. Priez pour moi, mon ami, afin que ma faible foi soit fortifiée. Mon tendre ami, mon cœur est oppressé ; je suis abreuvé de larmes. Priez, ah! priez, afin que mon trouble m'instruise, et que j'entre dans la voie où la miséricorde divine m'appelle. Quelle joie si je puis conquérir une foi ardente qui me précipite dans les bras de celui qui console toutes les âmes affligées ! Que Dieu vous conserve et vous bénisse !.. . Ce que je souffre maintenant, je l'ai mérité, et c'est une grâce singulière de Dieu de ne pas m' éprouver plus durement ; mais j'en suis puni dans mon cœur, et malgré ma méchanceté, je crois avoir le cœur bon... Priez pour ma femme ! Puissent lui être à jamais épargnées les douleurs dont j'ai souffert et dont je souffre ! » ^

* Gelfroy, Gustave III et la cou?' de France, II, 271, et plus complète dans Léouzon Le Duc, Correspondance du baron de Staëlf introduction, XXI-XXIII.

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