‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 127 sur 298 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

Cela continue pendant plusieurs pages, et Ton devine facilement de quelle nature étaient les épreuves qui faisaient aspirer le baron de Staël à de hautes consolations.

L'accablement et le décourag^nnent qui, à en juger par de semblables lettres, s'emparaient parfois de lui, n'empêchaient passa vie extérieure de revêtir une tournure brillante en rapport du moins avec son ambition. A l'ambassade de Suède se succédaient les fêtes, les bals et les dîners. Les correspondances de Tépoque parlent souvent de l'ambassadeur comme d'un joueur passionné '. Une fois, à un bal donné par lui à Versailles, on n'avait pas songé aux laquais, et ceux-ci, tourmentés par la faim et le froid et fatigués d'attendre, manifestèrent leur mécontentement d'une façon si bruyante, qu'on eutbeaucouj) de peine à les apaiser. ^ La table du baron passait pour si luxueuse, que la reine fit recommander amicalement à la jeune femme par Necker de ne pas dépasser son budget. C'est à cette occasion que M"^" de Staël écrivit de Saint-Ouen à son mari, qui était resté à Paris :

« Je te prie, mon cher ami, d'inviter M""^ de Simiane pour notre dîner du jeudi. Ce n'est pas une pei'sonne de plus qui augmente un dîner, et, quoi qu'on en dise, nous ne nous ruinerons pas. Cet on, au reste, n'est pas à dédaigner. C'est tout simplement

^ De Leycure, Correspondance secrète inédite, 1777-1792. — Edmond et Jules de Goncourt, //isioere de la Société française pendant la Ftévolulion, 24.

ä De Lescure, Correspondance inélite, II, 221.

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la reine, qui a fait dire à mon père par M. de Castries qu'elle craignoit que nous ne nous dérangeassions et qu'il prît garde à nous. Voilà mon père qui a saisi cette occasion pour me moraliser ; car il a été fort frappé de l'avertissement et surtout fort touché de la bonté de la reine. Il t'en parlera sûrement, mais je ne crois pas qu'il te le dise aussi vivement qu'à moi ; car je trouve comme lui qu'on est embarrassé de dire qu'on aime des personnes de ce rang là : il y a tant de gens qui le feignent. Dans le fait, j'ai toujours remarqué qu'il la louait avec une manière à lui sur la justesse de son esprit, sur son élévation, sur sa bonté, qu'il repoussoit toute espèce d'attaque qu'on vouloit lui faire en sa présence et surtout qu'il devenoit triste quand on lui disoit qu'elle lui avoit conservé de l'intérêt. Le talent des femmes, c'est les observations fines, et je devine tous les mouvements de ce que j'aime.

Tu vas demain à Versailles ; tu feras nos compliments à M. de Vergennes , cela lui fera plaisir. Tu voudras bien ordonner le dîner. Seize entrées me paraissent suffisantes ; les leçons de la reine opèrent, comme tu le vois. Adieu, mon cher ami »^

Nous avons dit que les travaux de jeunesse de M""" de Staël furent publiés dans les premières années qui suivirent son mariage ; sa plume s'exerça aussi tout d'abord à des plaisanteries que recueillait parfois la Corresponda7îce de Griinm. La mode était alors aux synonymes, et M'"^ de Staël écrivit de spirituels

* D'Haussonville, Le salon de madame Necker, II, 187.

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