‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 14 sur 298 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

par l'inégalité de son humeur et son indifférence apparente. M^" Curchod était une âme déjà fortement atteinte par les épreuves et par les humiliations de la vie, et ces accusations exagérées tendaient à rétablir l'équilibre détruit ; dans cet intervalle, en effet, avait pris fm sa liaison avec Gibbon, sur la constance duquel elle comptait, malgré ses propres doutes et les apparences contraires.

Pour lui annoncer la rupture, cette plume si célèbre plus tard n'avait rien trouvé de mieux que la formule qui nous est familière à tous depuis l'école : « Mademoiselle, je ne puis commencer ! »

Et il continuait :

« Cependant il le faut... Vous sentez à ce début ce que je vais dire. Epargnez-moi le reste. Oui, mademoiselle, je dois renoncer à vous pour jamais I L'arrêt est porté, mon cœur en gémit, mais devant mon devoir, tout doit se taire.

«Arrivé en Angleterre, mon goût et mon intérêt me conseilloient également de travailler à m' acquérir la tendresse de mon père et à dissiper tous les nuages qui me l'avoient dérobée pendant quelque temps. Je me flatte d'avoir réussi : toute sa conduite, les attentions les plus délicates, les bienfaits les plus solides m'en ont convaincu. J'ai saisi le moment où il m'assuroitque toutes ses idées alloient me rendre heureux, pour lui demander la permission de m' offrir à cette femme avec qui tous les pays, tous les Etats me seroient d*un bonheur égal, et sans qui ils me seroient tous à charge. Voici sa réponse : « Epousez votre

étrangère^ vous êtes indépendant. Mais souvenezvous avant de le faire que vous êtes fils et citoyen anglais. » 11 s'étendit ensuite sur la cruauté de l'abandonner et de le mettre avant son temps dans le tombeau, sur la lâcheté qu'il y auroit de fouler aux pieds tout ce que je devois à ma patrie, .le me retirai à ma chambre, y demeurai deux heures ; je n'essaierai pas de vous peindre mon état ; j'en sortis pour diie à mon père que je lui sacrifiois tout le bonheur de ma vie.

(c Puissiez-vous, mademoiselle, être plus heureuse que je n'espère d'être jamais ? Ce sera toujours ma prière, ce sera même ma consolation. Que ne puis-je y contribuer que par mes vœux ! Je tremble d'appnendre votre sort, ne me le laissez pas ignorer. Ce sera pour moi un moment bien cruel. Assurez M. et W" Curchod de mon respect, de mon estime et de mes regrets. Adieu, mademoiselle. Je me rappelerai toujours M'^^ Curchod comme la plus digne et la plus charmante des femmes ; qu'elle n'oublie pas entièrement un homme qui ne méritoit pas le désespoir auquel il est en proie.

(( Adieu, mademoiselle, cette lettre doit vous paraître étrange à tous égards, elle est limage de mon âme.

« Je vous ai écrit deux fois en route, d'un village de Lorraine et de Maëstricht, et une fois de Londres ; vous ne les avez pas reçu ; je ne sais pas si je dois espérer que celle-ci vous parvienne. J'ai l'honneur d'être, avec des sentiments qui font le tour-

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