‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 130 sur 298 · CHAPITRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEME

un réquisitoire, les juges sont offensés d'être accusés d'avoir condamné injustement ;mais les malheureux, je l'espère^ seront sauvés, et c'est tout ce que souhaite l'honnête homme qui s'est exposé pour eux. Les magistrats sont si indignés de sa témérité, qu'il faudrait se garder de l'admirer ».

Après que Dupaty eut atteint son but et obtenu la liberté des accusés, qui auraient subi le sort de leurs trois compagnons d'infortune, M'^^ de Staël ajoute : (( M. Fréteau, son beau-frère, qui l'avait averti le premier qu'il croyait ces malheureux condamnés injustement, et qu'il lui demandait de prendre leur défense, devrait être rappelé de l'exil. A cette occasion, il serait bien à un roi de trouver que l'offense personnelle qu'on lui aurait faite serait expiée quand on aurait sauvé la vie de trois de ses sujets innocents V.

Des remarques du genre de celle-ci font pénétrer au cœur de cette société jadis si heureuse de vivre, que le souci des choses politiques commence à envahir de plus en plus. Mais elle avait encore un répit devant elle, et la jeune correspondante du roi prend plaisir à parler d'elle-même et de sa réception à la cour ainsi que de son entrée dans le monde. « La reine », raconte-t-elle. « m'a reçue avec bonté, ainsi que le roi ; elle m'a dit qu'il y avait longtemps qu'elle avait envie de faire ma connaissance, et de cette manière-là elle paraît distinguer tout ce qui porte le nom de Suédois. Le repas a été le plus magnifique qu'on ait donné à aucune ambassadrice. Huit jours après, j'ai été dîner chez M. de Vergennes

avec l'ainbassadrice d'Espagne ; il nous a prises toutes les deux par la main pour nous faire passer ensemble. Je fais cas de ce genre de politesse, depuis que celles qu'on me fait n'ont plus de rapport à moi.

« Les bals de la reine ont été fort brillants cette année. La salle est arrangée comme un palais des fées ; les jardins du Trianon y sont représentés, et des jets d'eau jaillissent sans cesse ; les idées champêtres, les rêveries qu'inspire la campagne dans l'été se mêlent à l'éclat du plaisir et au luxe des cours. Dans une autre salle, on trouve des récréations peu pastorales, un jeu forcené. Un jeune M. de Gastellane a quitté la maison paternelle pour avoir perdu toute sa fortune dans une soirée. Cependant la reine donne l'exemple de la modération, et ce n'est pas pour lui faire sa coar que Ton se ruine ; mais les joueurs s'ennuient de toute autre occupation, ils trouvent tout insipide, ils ont pris l'habitude des grands mouvements, ils ont besoin des dangers » .

Ce premier bulletin fut bientôt suiv^i d'un second, daté du mois d'août de la même année. Il s'occupe d'un fait qui fit beaucoup de bruit alors, l'internement à Charenton d'un certain comte de Sanois, sur la demande de sa femme et de sa fille. Lacretelle aîné avait entrepris la défense du malheureux et attaqué en même temps les « lettres de cachet », qui permettaient des abus semblables, a Cette cause est du nombre de celles qui font réfléchir chaque lecteur sur le danger qu ij court. Sur une simple demande de la famille, une lettro de cachet fait disparaître un

Page 1